Cet article propose un plongeon dans la pratique de quatre artistes en danse et performance au Québec dont les approches font écho au champ émergent des écosomatiques : Lara Kramer, Kerwin Barrington, Lucy Fandel et Hanna Sybille Müller. Elles développent, chacune à leur manière, des pratiques attentionnelles de mise en relation avec l’environnement desquelles émergent des états dansants de joie dans une reliance à toute chose. Ces pratiques conduisent à une transformation des artistes dans un devenir avec l’environnement. Par des mises en relation du réel et de l’imaginaire, elles offrent de nouveaux récits incorporés, donnant à vivre et à sentir d’autres possibles relationnels et existentiels.
À l’antipode des rapports de domination valorisant l’extraordinaire et le spectaculaire, ma recherche d’une danse sans ego me conduit à poser la question suivante : qu’advient-il de la danse quand l’être humain n’est plus au centre de l’attention (ni de l’action)? À travers un récit expérimental composé sous la forme d’une balade sensorielle, j’aiguise mon attention à des présences micropolitiques qui m’invitent à reconsidérer mes attentes et habitudes vis-à-vis de ma pratique en danse, ainsi que les fondements hiérarchiques de l’art vivant qui les conditionnent encore aujourd’hui. L’autre-qu’humain ouvre ainsi mon champ attentionnel à une dramaturgie du vivant qui engage un décentrement radical.
Les nuages sonores (2023-2024), en tant que première étape d’un projet qui vise la création scénique d’un abécédaire de la survie et de la biodiversité, nourrit une réflexion qui traverse les concepts d’immersion, d’interactivité et d’atmosphère pour proposer une disposition de corps en contexte de performance qui s’inscrit dans une écoute augmentée comme attention corporéisée. Les performeur·euses qui s’approprient cette disposition à travers la dimension atmosphérique de leur corps peuvent inviter les spectateur·trices à ouvrir leurs sens et à migrer du visuel et de l’intelligible vers une écoute de tout le corps permettant de porter attention aux liens invisibles comme aux êtres en train de disparaître.
Par l’analyse d’un projet de recherche-création intitulé Danser avec le climat (2022), mené à La Manufacture – Haute école des arts de la scène (HES-SO, Lausanne, Suisse), cet article décrit la tentative de réaliser un système de création chorégraphique régi par des données météorologiques. La place de la danse dans le projet y est discutée, ainsi que la pertinence du schéma de correspondance corps-météo qui en émerge. La danse peut-elle provoquer une attention aux variations météorologiques menant à les percevoir différemment? En quoi ce projet se différencie-t-il d’autres pratiques en lien avec la météorologie, et quelles sont les conséquences d’une pareille proposition?
Imaginée en pleine pandémie de COVID-19, alors que les portes des théâtres étaient closes, la déambulation chorégraphique In the Garden (2023) est née d’une promenade au jardin des plantes de Montpellier. Après une première résidence in situ informée par la rencontre avec les jardiniers prenant soin de celui-ci, cette œuvre participative qui invite les publics à renouer avec l’expérience du sensible a évolué en fonction des différents jardins botaniques où elle a été programmée. Chaque nouvelle édition a été l’occasion d’une immersion dans ces écosystèmes particuliers, véritables poumons urbains, comme d’une réflexion sur le passé controversé et le devenir climatique de ces conservatoires de la biodiversité. Et, parmi d’autres gestes d’approche, c’est l’écoute profonde qui a été privilégiée pour se relier à ces milieux interspécifiques, où tout le vivant respire et conspire ensemble.
Cet article porte sur l’attention accordée à la mise en présence du plus-qu’humain – oiseaux, poissons, fleurs, neige, bruine, cailloux, spectres – dans la pièce Petit guide pour disparaître doucement (2017) de l’auteur, acteur et metteur en scène québécois Félix-Antoine Boutin. Une première réflexion essayistique écrite sur la pièce est ici retraversée, défaite et recomposée à partir d’un déplacement de perspective induit par la coécriture. Écrit à quatre mains, l’article se décline en deux parties : la première propose une (re)lecture dramaturgique de la pièce, où s’opère un passage de l’imaginaire de la disparition de soi (Le Breton, 2015) à celui du « devenir-avec » (Haraway, 2020 [2016]); la seconde partie porte sur la représentation et l’expérience spectatorielle, abordées au prisme de la spectralité (Angel-Perez, 2006) et de l’agentivité de la matière (Merabet, 2025). La conclusion, autoréflexive, s’attache à la question de la réécriture et au texte-palimpseste en tant que ressaisie de l’expérience et forme d’hospitalité.
Le second refrain du chant en tamoul « Tuyil kolla » s’adresse ainsi à la mer : « Les êtres vivants en toi atteindront la plénitude ». À partir de ce poème, l’artiste Sivaselvi Sarkar a créé une pièce dans le style Bharata-nāṭyam : comment la mer est-elle représentée? Comment le poème, développé par l’artiste scénique, « incarne »-t-il la mer et ses « êtres vivants » (« uyirkal » en tamoul)? Comment Sivaselvi Sarkar m’a-t-elle transmis cette corporéité? Cette étude montre comment le texte, sa partition musicale et sa création dans le style Bharata-nāṭyam expriment un concernement porté par une véritable « écopoïétique ».