Survie du vivant (2022-2026) est une conférence-performance du Théâtre Le Clou durant laquelle une biologiste de formation, accompagnée d’un acteur, explore et célèbre la richesse de l’interdépendance du vivant en plaçant la nature au centre de son regard. Ni tout à fait pièce de théâtre ni tout à fait conférence scientifique, cet objet théâtral inusité est le résultat d’une rencontre entre ces deux formes.
L’élaboration de cette conférence scientifique théâtralisée a constitué un long chantier collaboratif orchestré par le metteur en scène Benoît Vermeulen. C’est principalement la démarche de celui-ci qui sera exposée dans ce document, témoignage subjectif de son parcours créatif et réflexif.
La participation de chaque personne impliquée a été essentielle : Martine Richard à la régie et comme assistante à la mise en scène; Jean Duchesneau et Étienne Mongrain à la fabrication des objets scéniques; Julie Vallée-Léger à la scénographie; Francis Rossignol à la conception sonore; et Mathieu Marcil à la conception des éclairages. Les acteurs Patrick Emmanuel Abellard et Félix Lahaye se sont prêtés au jeu des improvisations, en interaction avec Julie Drouin, alias la « conférencière trampoline », et Jonathan Morier, alias l’« acteur plastique ».
Ces personnes ont été invitées à rencontrer des notions issues de l’écologie scientifique – à le faire de façon sensible, en s’ouvrant à l’altérité : celle des entités vivantes non humaines et celle des processus qui les relient et qui nous relient à elles. Ces conditions, propices à la résonance, ont été génératrices de transformations mutuelles, faisant de cette hybridation un mode relationnel resserrant les liens que nous entretenons avec le monde.
Anatomie d’un début
Au départ, un besoin viscéral d’aborder le problème de la crise écologique systémique. Mais qu’apporter de plus, en tant qu’artiste, qui ne soit déjà couvert par les médias, les scientifiques, les activistes, les philosophes, etc.? Comment le théâtre peut-il occuper une place pertinente dans cette problématique? Par l’angle du sensible?
Je ne savais pas trop comment, mais j’avais besoin de m’y plonger. Comme à mon habitude, j’ai planifié un atelier de recherche libre. Cette fois-ci, je l’ai axé autour de trois déclinaisons de l’enjeu environnemental. Trois enjeux qui m’apparaissaient riches pour créer des « jeux » de recherche théâtraux, esthétiques et formels, soit l’interdépendance du vivant, le territoire et la rencontre :
- L’interdépendance du vivant, parce que c’est une évidence trop souvent obscurcie. Pour changer notre regard sur les merveilles du monde dans lequel l’être humain s’inscrit.
- Le territoire, parce qu’avec la prolifération des écrans, l’être humain s’éloigne de plus en plus de la nature, de la conscience des autres êtres vivants et du monde sensible. Aborder le territoire comme voie de réappropriation du réel.
- La rencontre, parce qu’on ne s’en sortira pas seul·es. La rencontre pour contrer l’individualisme, le retrait, l’anthropocentrisme. Pour valoriser le collectif, l’ouverture vers l’autre et l’engagement.

Je commence toujours mes projets de création par un atelier de recherche, et ce, avant même l’écriture. Je convie un auteur ou une autrice, l’équipe de conception, plusieurs comédien·nes et, souvent, différent·es « spécialistes » à venir improviser avec nous. Nous travaillons à partir de matières plastiques que le·la scénographe (ici Julie Vallée-Léger) apporte et d’improvisations sonores (Francis Rossignol) librement inspirées des « thématiques » abordées (ici les déclinaisons de l’enjeu environnemental). Nous cherchons des dynamiques spatiales, improvisons sur des bouts de textes fournis par l’auteur·trice ou à partir d’extraits d’œuvres poétiques, etc.
Cette fois-ci, pour la déclinaison « Territoire », j’avais filmé en plan fixe de nombreux paysages rencontrés un peu partout au Québec, représentant divers écosystèmes (un champ d’épilobes caressé par le vent, un bord de mer embrumé, la cascade d’une rivière à l’automne…). Des plans choisis instinctivement, mais qui portaient une charge esthétique riche et émotive. J’avais également choisi différents extraits poétiques d’auteur·trices qui abordent le lien sensible entre les êtres humains et le paysage (Pierre Morency, Hélène Dorion, Robert Lalonde, Jean Désy, André Roy, Marie-Andrée Gill, Raymond Carver, Hermann Hesse et Henry David Thoreau). Je trouvais essentiel d’aborder la notion de territoire sous un angle poétique et visuel.
Plutôt que d’approcher le paysage de manière bucolique ou de l’envisager comme ce quelque chose de romantique dont on a du mal à le débarrasser, je chercherai à lui faire dire ce que j’ignorais encore de moi-même, à faire en sorte qu’il trouve sens par cette révélation de vivre dont il est empreint (Dorion, 2016 : 6).
C’est dans ce contexte que j’ai invité Julie Drouin à venir improviser avec nous pour partager son savoir, en tant que biologiste de formation, sur la déclinaison de l’interdépendance du vivant. La rencontre s’est révélée marquante. Non seulement parce que Julie a une capacité extraordinaire à vulgariser les connaissances scientifiques, mais également parce qu’elle peut improviser librement et qu’elle dégage une douceur contagieuse. Un mixte théâtral incontestable!
Ce premier atelier de recherche devait être le point de départ de l’écriture d’une œuvre fictive. Éclatée certes, mais normale, c’est-à-dire racontant une histoire portée par des comédien·nes. À la suite des premiers ateliers et des improvisations de Julie, j’ai décidé d’inclure ses interventions dans le projet. J’ai donc préparé un deuxième laboratoire qui nous permettrait d’explorer une forme théâtrale hybride intégrant des moments de « conférence » de Julie et des échanges avec le public (déclinaison-rencontre) à travers l’histoire fictive.

Pour toutes sortes de raisons, cette proposition a été abandonnée, mais je ne pouvais me résoudre à ne pas approfondir la rencontre avec Julie. J’ai donc inversé l’idée : au lieu d’une œuvre théâtrale incluant des moments de conférence, nous avons choisi de créer une conférence scientifique incluant des moments de poésie et de performance. Une conférence théâtralisée, à la recherche d’un équilibre où la science éveille la sensibilité, et où la sensibilité aiguise la curiosité scientifique.
J’avais trouvé mon projet et sa pertinence! La science est l’une des manières de décrire le monde, une manière extraordinaire et passionnante, mais elle a ses limites : elle ne rend pas compte de l’expérience sensible du réel. La poésie et la science me sont apparues comme un alliage complémentaire!
Mais comment bâtir cette conférence?
Nous avions déjà accumulé beaucoup de matériaux lors des premiers laboratoires, tant au niveau des contenus improvisés que des trouvailles esthétiques et formelles. Comme les répétitions de recherche étaient filmées, nous avons pu puiser à l’intérieur de cette banque pour entamer le processus de construction de la conférence.

L’expérience de la beauté est si proche de celle de la bonté qui nous constitue, on dirait deux versants d’un même silence.
En deçà des blessures qui surviennent ou que l’on s’inflige, le plus souvent à soi-même d’ailleurs, devant la beauté terrestre, ce qui nous sépare du monde s’efface, comme si l’on voyait soudain à l’intérieur des arbres (ibid. : 77).
Mais revenons d’abord sur la façon dont nous avons fait surgir ces contenus et ces images.
Les laboratoires de recherche
J’essaie de créer des conditions de recherche bien encadrées, mais qui offrent une grande liberté de création aux différent·es artistes participant·es. Je joue sur les associations aléatoires. Je crée des espaces précis d’improvisation (des jeux scéniques), avec quelques contraintes secrètes (dites à l’oreille ou écrites sur des bouts de papier) imposées aux interprètes (il·elles peuvent avoir des contraintes de mouvement, de rythme ou, dans ce cas-ci, d’énergie animale, puis il·elles choisissent un objet au hasard à travers une banque d’objets fournis par le·la scénographe et se lancent dans la recherche. Le·la créateur·trice sonore se joint à l’improvisation avec son médium).
Dans le cas précis de la recherche avec Julie, nous avons utilisé des images vidéo, des poèmes et certains objets que Julie ou le comédien devait manipuler.
Nous projetions une image vidéo choisie au hasard à partir de la banque d’images représentant différents écosystèmes. L’acteur lisait l’un des extraits poétiques, le concepteur sonore proposait une ambiance et Julie, nourrie de ces stimuli, improvisait du contenu sur divers niveaux d’interdépendance. L’acteur, avec ses contraintes de mouvement et de jeu avec un objet, pouvait intervenir et amorcer un entretien avec Julie. Il pouvait également décider d’ouvrir la conversation au public (les personnes présentes en répétition). En plus du contenu théorique pour la conférence, ces improvisations laissaient émerger beaucoup d’images esthétiques, des dynamiques spatiales originales, des objets accrochés à l’écran ou le traversant, des jeux de manipulation entre les deux interprètes, des images projetées sur certains objets ou sur la conférencière…


Témoignage de Jonathan
Une idée fixe s’est logée en moi, dès les premiers échanges auprès de Benoît et de Julie. Les écoutant discuter, voici la pensée tenace qui a frayé son chemin dans mes neurones : « La nature est intuable ».
Ça deviendra le prologue de Survie du vivant, où je demande au public ce qui lui apparaît naturel, et quelles sont les limites (ou le manque de limites) de ce concept. Quand tout semble mort et dévasté – artificiel, industriel –, est-il fou de croire que la nature ne cesse jamais de s’adresser à nous, toujours prête à reprendre ses droits?
En 1978, une usine fonctionnant au profit de Cadbury est désertée par cette multinationale – quoi de moins naturel, comme tableau, me direz-vous. Les mois suivants, on observe une faune artistique y (re)prendre sa place. Bientôt, elle y prolifère, comme si certains de ses germes avaient toujours été là, tapis dans l’ombre. Diverses espèces créatives pullulent désormais dans les lieux, ravinant jusqu’à l’architecture du bâtiment. Deux décennies s’écoulent et l’endroit ressemble maintenant à une souche d’artistes d’où se disséminent, telles des spores, des artefacts à des kilomètres à la ronde.
Dans cette mouvance toute naturelle – fruit de la nature humaine! –, le Théâtre Le Clou s’établit dans une alvéole de cet immeuble. L’un de ses codirecteurs artistiques, Benoît Vermeulen, concocte sur place un nectar secret avec ses collaborateur·trices – d’autres spécimens aux idées ailées qui, comme lui, raffolent des territoires de jeu peu fréquentés. Plusieurs répondront à l’appel de Benoît au fil des ans1Créant du théâtre qui changera littéralement ma vie : Au moment de sa disparition (2000), Assoiffés (2017), Éclats et autres libertés (2010), Appels entrants illimités (2012).… Cette fois, c’est Julie, Patrick et moi qui sommes suffisamment déraisonnables pour nous prêter à l’expérience.
Nous sautons à pieds joints, dès le 27 mai 2019, dans des impros puisant à même nos élans et étrangetés naturelles, afin d’enrichir une forêt d’idées communes. Des histoires et des mouvements (in)congrus, hilarants, dramatiques, pathétiques, idiots, débordant d’énergie ou d’un calme plat en surgissent. (Presque) tout est permis dans cette enceinte du Théâtre Le Clou. Suffit seulement de (tenter de) respecter les indications de Benoît, comme on se soumettrait à une formule magique. Patrick et moi lisons ainsi en silence les petits bouts de papier cachés dans une enveloppe – que Benoît nous remet le sourire en coin – que nous pigeons tout juste avant nos impros. Sur ces inscriptions : une action dans l’espace + une manière d’interagir avec l’éloquente Julie2Julie est débordante d’idées qui lui viennent naturellement, comme si elle avait réfléchi toute sa vie aux questions qu’elle approfondit avec nous. + un animal à incarner. Nous nous saisissons alors d’un objet – la salle, comme un coffre aux trésors pour qui veut jouer, en regorge! – et nous nous amusons à découvrir quelles formes prendront ces rituels, chaque fois renouvelés. Ces explorations paraîtront peut-être sans queue ni tête. Moi, j’y éprouve une joie sauvage incomparable.
De là, revient à Benoît de traquer le sens et la poésie qui émanent, ou pas, de ce qu’on lui expose – souvent à notre insu. Il en transcrit des esquisses à la mine, les conserve précieusement. Le soir venu, il en tisse des trames qu’il nous partage le lendemain. Au cours des étapes de création subséquentes, Benoît nous demande de préciser nos impros à même cette étoffe se tramant avec nous, de plus en plus précise et détaillée. Ce système de travail correspond parfaitement, à mon sens, à la racine du mot « organisation », signifiant initialement « rendre apte à la vie » (Rey, 2006 : 2483).
Construction de la conférence théâtralisée
Revenons maintenant à la question « comment construire cette conférence théâtralisée? ».
Je n’avais jamais exploré un tel concept. Nous avions à bâtir simultanément le contenu didactique de la conférence, sa structure et ses sujets, et l’évolution scénique, rythmique, visuelle, théâtrale de l’œuvre dans son ensemble.
Pour le texte, nous avions déjà beaucoup de matériel (trop!), mais aucune structure. Il fallait faire le tri, regrouper les sujets par catégories et les placer dans un ordre qui permettrait une certaine « évolution » sensible de la performance.
Témoignage de Julie
Ce processus de création a sollicité mon bagage de biologiste pour l’élaboration du contenu de la conférence, mais cela s’est fait par la voie du sensible. Les explorations, dirigées par Benoît, stimulaient mon intellect en éveillant mes sens. Je dirais de cette expérience qu’elle a constitué une sorte de déambulation dans ma mémoire. Les informations théoriques me revenaient sans effort, elles surgissaient en écho à l’environnement que nous construisions tous·tes ensemble.
Cet environnement agissait comme une matrice affective qui ravivait en moi des savoirs emmagasinés depuis longtemps. Les jeux, les contraintes, les images, la musique, la poésie et les échanges avec les acteurs ont servi de catalyseurs permettant à des contenus qui échappaient à ma mémoire volontaire de refaire surface. Ce déploiement m’a fascinée! Les connaissances acquises dans un cadre scientifique universitaire, j’avais l’habitude de les exploiter à partir d’un mode plutôt rationnel. Restituer le plus fidèlement les concepts et les analyser selon des modèles théoriques bien établis. Et aussi, taire ma subjectivité : avoir ce regard en surplomb, reflet d’une position objective.
Dès les premiers ateliers de recherche, le surgissement s’est mis en place. Chaque séance d’improvisation était génératrice de surprises; je ne savais pas ce qui allait en découler. Goûter à cette fluidité de la pensée incarnée a provoqué une forme de laisser-aller qui me permettait de me délester des construits relatifs à ma formation scientifique. J’avais ici la permission de me rattacher à mon expérience intime : je pouvais évoquer en quoi ma formation en biologie avait été transformatrice et génératrice d’un être au monde que je qualifierais de relationnel. De plus, en étant complètement absorbée par le processus de création, il m’arrivait de me sentir littéralement traversée par la parole, sans même réfléchir.
Le sensible et l’intelligible me semblaient en parfaite harmonie.
Étrangement, l’exactitude du contenu n’était pas compromise par cette façon d’entrer en contact avec ma mémoire. Les savoirs se sont le plus souvent avérés conformes à l’état de la recherche lorsque nous en avons validé et consolidé le contenu à une étape ultérieure. En fait, je suis certaine que j’aurais produit quelque chose de beaucoup plus pauvre si mes connaissances en écologie avaient été sollicitées de façon plus directe et volontaire.
Plus précisément, je dirais que la poésie ou bien les images projetées sur l’écran permettaient à la première étincelle d’apparaître. Par exemple, Benoît m’imposait un thème relié à l’interdépendance (comme la forêt ou les microorganismes) et un poème était lu. Je me branchais sur la vibration que les mots produisaient en moi pour commencer à développer ma pensée. L’acteur se mettait ensuite à me poser des questions, en lien avec le thème, et le contenu prenait forme au gré de cet échange.
Étant donné la nature collaborative de ce processus, je peux dire qu’un sentiment de cohérence s’est installé en moi. Nous étions immergé·es dans un écosystème créatif où tous les éléments interagissaient et se nourrissaient les uns les autres pour construire un objet théâtral sur l’interdépendance du vivant, où l’art et la science du vivant étaient en correspondance. Une rare adéquation qui me donne la mesure de l’agilité avec laquelle ce projet a été piloté.
Verbatim d’une courte séance d’improvisation
Point de départ : une vidéo d’un champ en été est projetée sur le mur fait d’élastiques. Julie Vallée-Léger prend un petit écran en tissu et le manipule devant le projecteur : l’image du champ est alors déformée par le mouvement du tissu.
Le sujet à développer est celui du territoire.
Julie Drouin. – Cette image-là, on sait pas trop dans quel écosystème on se trouve. Est-ce qu’on est dans un champ? Est-ce qu’on est dans une éclaircie? Dans une forêt? On sait pas trop on est où et ça me fait penser aux espaces mitoyens au niveau des écosystèmes qu’on appelle les écotones – je l’sais pas si vous avez déjà entendu parler de ça? – qui sont par exemple la frange entre une forêt et un champ, l’espace vraiment qui est l’entre-deux. C’est une délimitation qui est de l’ordre écologique, c’est pas quelque chose qui a été déterminé par l’Homme. C’est comment les écosystèmes se distribuent dans l’espace. C’est intéressant parce que c’est pas comme Forêt-slache (/) tout d’un coup il y a un autre environnement, un autre biome. Donc, c’est cet entre-deux qui fait la transition entre les différents espaces écosystémiques.
Benoît Vermeulen. – C’est comme des frontières naturelles?
Julie. – Oui, des frontières naturelles. Il y a des genres de frontières dans la nature qui sont vraiment très différentes de celles que nous, on installe, en tant qu’êtres humains, en fonction de nos besoins pour l’occupation du territoire qu’on exploite.
Benoît. – Une rive, est-ce que ça fait partie des écotones?
Julie. – Oui, une rive… tout à fait. Et on essaie de les préserver.


Après toutes ces semaines d’improvisations, j’ai eu besoin de schématiser le matériel afin de commencer à visualiser l’œuvre en devenir.
Nous avons compilé tous les sujets évoqués et regroupé les idées didactiques en six sous-thèmes représentant différentes façons d’aborder la richesse des relations d’interdépendance entre les êtres vivants. Nous avons par le fait même divisé le spectacle en six tableaux :
- « Le microscopique »
- « Le macroscopique »
- « La transmission »
- « Le territoire »
- « La récapitulation »
- « L’expérience globale (spirituelle) »
Nous avons rapidement arrêté la scénographie. Nous voulions une forme très simple, légère, qui nous permettrait de jouer dans le plus d’endroits possible, même non théâtraux et, surtout, qui créerait une proximité avec le public – l’idée d’échange, de partage et de rencontre étant au cœur du projet. Le choix s’est arrêté sur une petite scène devant un écran fait de bandelettes élastiques avec, à cour, un banc pour la conférencière et, à jardin, un escabeau et des livres pour le comédien. Une table d’accessoires apparaît en arrière-scène.
Pour explorer les six tableaux choisis, j’ai demandé à Julie Vallée-Léger de créer six installations à partir d’objets significatifs, en lien avec chacun des sous-thèmes. Le but était de créer des images, des climats esthétiques qui, synthétisés, entreraient en écho et permettraient une ouverture plus large, poétique, du contenu de la conférence.
Une fois ces six sous-thèmes et installations déterminés, il fallait préciser et peaufiner le contenu de la conférence tout en cherchant la dynamique entre les différents éléments du spectacle : la transformation des installations par le comédien, la lecture des poèmes choisis, les performances dansées ou chantées, les moments d’entretien entre Jonathan et Julie et les échanges avec le public.
Pour la construction de la conférence didactique, à travers chacune des thématiques, nous avons tenté d’équilibrer le contenu de fond avec des anecdotes plus personnelles, sans ménager le sensible et l’humour. En analysant chaque improvisation, nous avons identifié les points forts, synthétisé les contenus et établi un canevas très serré.

Évidemment, durant tout ce travail de structuration du spectacle, nous avons poursuivi les improvisations de Julie et de Jonathan pour faire surgir un matériel de plus en plus précis et pertinent. Nous avons arrêté le choix des poèmes, des images vidéo, des objets manipulés et des moments exacts où les deux protagonistes entraient en relation (entre eux·elles ou avec le public). Cet équilibre entre la conférence de Julie, les interventions performatives de Jonathan et les discussions (entre eux·elles ou avec le public) a été établi de manière instinctive, mais contrôlée, au même titre que l’ordre dans lequel nous avons choisi d’aborder les différents sous-thèmes. J’ai eu besoin (déformation professionnelle d’homme de théâtre) de créer une évolution dramatique, non linéaire certes, mais une évolution tout de même. Nous avons créé des variations dans le rapport entre les deux protagonistes, dans l’utilisation de l’espace et dans le rythme global du spectacle, avec ses « respirations », ses « bascules » et ses « surprises ». Une recherche d’équilibre entre le sérieux et le ludique pour permettre une certaine détente dans ce partage de savoir.
Nous avons ensuite établi un canevas très précis, avec plusieurs repères pour la régie, dans le but d’atteindre une liberté formelle maximale, mais contrôlée. La douceur du ton, l’esprit de convivialité entre les protagonistes, ainsi que la possibilité d’improvisations spontanées ont été des phares pour nos décisions formelles. La forme devait soutenir cet esprit, voire l’enrichir, mais surtout ne pas le rigidifier. Nous avons donc décidé de ne pas « écrire le texte », pour ne pas le figer, mais de ponctuer le canevas de bouts de phrases et de gestes précis à reproduire pour bien marquer le début et la fin des interventions de Julie ou de Jonathan. Ces contraintes théâtrales ont été facilement assimilées : bien que Julie ne soit pas comédienne, elle sait rejouer des réactions, des échanges et même des blagues, comme si elle les vivait pour la première fois. Elle détient aussi une conscience parfaite du rythme et du lien avec le public. En fait, elle a instinctivement l’art de la présence théâtrale.
Et puis voilà, on a pu ouvrir les portes. Tout était en place pour que la rencontre ait lieu. Entre Julie, Jonathan et le public. Entre le théâtre, la poésie et la science. Entre le sensible et le savoir.
C’est une simple pierre, un peu lourde, délicieusement lisse, fraîche en hiver, tiède en été. Elle était plutôt grise quand je l’ai trouvée jadis au bord d’une rivière, mais je l’ai tenue si souvent dans ma main avant de me mettre au travail, je l’ai si souvent frottée avec mes doigts qu’elle a pris cette teinte ardoisée, mouchetée de points pâles. Il doit bien brûler un feu en elle n’est-ce pas? Comme au centre de tout minéral, un feu qui se révélera à son heure quand tout ce qui n’est pas pierre tombera en poudre (Morency, 2002 : 37-38).
La vie a besoin de la vie pour se maintenir. À la manière d’un fil invisible, l’interdépendance permet au vivant de foisonner. Elle tisse des liens et génère des rencontres. On peut dire de la conférence théâtralisée Survie du vivant qu’elle raconte des histoires sur ces liens et ces rencontres. La conférencière le fait en y mêlant sa propre trajectoire, en y posant un regard curieux, sensible et émerveillé. L’acteur manipule l’espace scénique, introduit de la poésie et incarne des personnages inspirés des histoires de la biologiste. Il interroge aussi ces histoires de façon à décaler le discours scientifique en l’ouvrant à d’autres perspectives.
Ainsi, Survie du vivant aborde la problématique de la crise écologique systémique en attirant l’attention des spectateur·trices sur la force et la beauté du vivant. Il y a un décentrement du regard, une prise de distance par rapport aux discours catastrophiques pour mettre en avant-plan la notion de relation. Il y a une invitation à s’intéresser aux connaissances scientifiques en leur injectant toute la puissance de l’affect et de l’imaginaire. Il y a aussi une autre invitation, plus subtile, à interroger nos catégories et la place que nous nous octroyons, êtres humains, dans ce tissu de relations. Prenons l’exemple du début de la conférence, consacré au sous-thème du microscopique. On y parle de symbiose entre les êtres humains et les microbes. On y apprend que sur la totalité des cellules qui constituent une personne, la moitié est d’origine microbienne. Chaque être humain abrite 10 000 milliards d’êtres en interaction, et cette association humaine-microbienne, que l’on nomme« holobionte », est le siège de négociations constantes. Au regard de ces constats, des notions comme l’individu, le soi et le non-soi perdent de leur substance. Elles s’effritent au profit d’une perspective où l’interaction prime. Une perspective écocentrée, relationnelle, qui permet de considérer le vivant, y compris humain, comme un vaste réseau d’entités interpénétrées et faisant preuve de diplomatie.
Une perspective dont nous avons besoin pour « prioriser activement les liens qui libèrent, contre ceux qui sont insoutenables » (Morizot, 2018 : 118).
Textes cités durant la conférence théâtralisée
- Hélène Dorion, Le temps du paysage
- Pierre Morency, À l’heure du loup
- Marie-Andrée Gill, Chauffer le dehors
- Robert Lalonde, Iotékha’
- Luc-Alain Giraldeau, Dans l’œil du pigeon : évolution, hérédité et culture
- Raymond Carver, Poésie
Textes qui ont inspiré certaines sections de la conférence théâtralisée
- Philippe Descola, Une écologie des relations
- Thomas Heams, Infravies : le vivant sans frontières
- Carla Hustak et Natasha Myers, Le ravissement de Darwin : le langage des plantes
- Jacques Tassin, Pour une écologie du sensible
Autres œuvres poétiques utilisées durant les explorations
- André Roy, Quelque chose du paysage
- Henry David Thoreau, Une promenade en hiver
- Hermann Hesse, Description d’un paysage
- Jean Désy, Toundra
Notes
- 1Créant du théâtre qui changera littéralement ma vie : Au moment de sa disparition (2000), Assoiffés (2017), Éclats et autres libertés (2010), Appels entrants illimités (2012).
- 2Julie est débordante d’idées qui lui viennent naturellement, comme si elle avait réfléchi toute sa vie aux questions qu’elle approfondit avec nous.

