Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots

Birago Diop, « Souffles »

J’ai toujours aimé partir en forêt à la recherche d’un trésor. Marcher hors des sentiers battus. Cette manie s’inscrit chez moi comme un rituel qui tend à cultiver l’inconnu. Tant dans mes dispositifs de création que dans mes déplacements quotidiens, que je réimagine continuellement. Modifier mes trajets routiniers me permet de rester alerte à ce qui m’entoure. Du bitume à la terre battue, des pavés aux gravats, de l’herbe sèche à la boue visqueuse, mes pas s’ajustent aux différentes textures et revêtements du sol afin d’expérimenter une pratique de balade sensorielle.

Je suis tout aussi réceptive aux propositions chorégraphiques qui aiguisent mon attention sur des éléments non chargés de la capt(iv)er : qu’il s’agisse d’un objet inanimé, d’une plante, de la vapeur d’eau ou d’un sac en plastique. En accordant un traitement esthétique à ces matériaux traditionnellement subalternes à l’action performative dominante, ces œuvres engagent un décentrement radical qui m’ouvre aux entités autres-qu’humaines tout en explorant une temporalité singulière. Ma relation à ces présences micropolitiques m’invite à reconsidérer mes attentes et habitudes vis-à-vis de ma pratique en danse, ainsi que les fondements hiérarchiques de l’art vivant qui les conditionnent encore aujourd’hui. Félix Guattari et Suely Rolnik relient le terme « micropolitique » à « une pensée vivante » (2007 [1986] : 16), qui s’expérimente dans la relation, pour désigner une agentivité qui infuse discrètement le monde sans le surplomber, à l’antipode des rapports de domination valorisant l’extraordinaire et le spectaculaire. Ces performances, déjouant un cadre théorique structuré par la dualité (corps/esprit; émotion/raison; privé/public; collectif/individu; amateur·trice/expert·e; nature/culture…), me conduisent à poser la question suivante : qu’advient-il de la danse quand l’être humain n’est plus au centre de l’attention (ni de l’action)?

Fig. 1 : Corps anonymes, avec Chantal Häusler. Festival Quartiers Danses, Montréal (Canada), 2010. Photographie de Katya Montaignac.

Mon texte prend la forme d’une escapade à trois niveaux – ou en trois temps – à la recherche d’une danse sans ego. Tout d’abord, il se construit sur les traces d’un récit expérientiel, en italique, issu d’ateliers écosomatiques que j’ai développés lors d’une série de quatre résidences en nature entre mai et novembre 2023. Par ces notes, collectant à la fois les partitions de mes balades sensorielles et les observations introspectives qui en découlent, je prends le parti d’ancrer résolument ma réflexion depuis ma pratique de la danse et invite les lecteur·trices à attiser leur conscience corporelle à partir de leurs propres filtres perceptifs. Cette narration croise également une cartographie d’œuvres scéniques tissant des relations avec des présences autres-qu’humaines qui ont nourri, affûté et balisé le terrain de ma sensibilité en développant notamment mon champ attentionnel. Enfin, à cette traversée expérimentale et mémorielle se superpose une réflexion autoethnographique sur mon propre parcours en tant qu’artiste en danse sous la forme d’un regard panoramique embrassant mes expériences de vie, de création et de recherche. Notre porosité à l’environnement me semble à ce titre mise en jeu par une perception incarnée de l’espace, singulièrement subjective.

Ancrage

Pour commencer, je t’invite à te placer debout et à fermer les yeux pour t’ancrer ici et maintenant. Concentre-toi d’abord sur tes pieds plantés dans le sol et sur le territoire sur lequel tu te situes. Active sa mémoire. Ce territoire traditionnel autochtone, qui n’a jamais été cédé, a longtemps servi de lieu de rassemblement et d’échange entre les nations. Nommé Tiohtiá:ke dans la langue des Kanien’kehá:ka, ce lieu signifie « là où les courants se rencontrent ». Prenons un moment pour honorer la myriade d’histoires, de présents et de futurs autochtones abrités par les terres autour de nous, ainsi que les nombreux êtres vivants qui y habitent : les arbres, le fleuve, le paysage, la terre, les animaux, les plantes, les bactéries, tous les êtres, toutes les communautés humaines et non humaines1Extrait d’une mise en corps guidée par Nayla Naoufal en février 2021 à Tiohtiá:ke/Montréal pendant un atelier autour des écosomatiques que j’ai animé dans le cadre de la formation Élargir son regard sur la danse pour le Regroupement québécois de la danse (RQD)..

Chaque lieu de résidence que j’ai eu la chance de traverser en 2023 offre une alternative à la logique capitaliste en engageant une relation non extractiviste au territoire. Le premier espace s’intitule « Monte Verità2Invitée par Lila Geneix, j’ai partagé cette résidence de recherche, en mai et en novembre 2023, dans un chalet situé dans les Laurentides, en collaboration avec les artistes Constance Aubry, Flavie Beaulieu, Luce Lainé, Alice Marroquin-Éthier et Vicki Sue Machin. » en écho aux expérimentations vécues et partagées en Suisse au début du XXe siècle par une communauté utopique composée d’artistes et d’intellectuel·les inspiré·es par les fondements idéologiques de l’anarchie sous la forme d’une coopérative sociale et artistique expérimentant l’interdisciplinarité (Szeemann, 2003). Porté par la danseuse et chorégraphe Lila Geneix, ce projet de résidence collective d’une semaine dans les Laurentides consistait à partager autant nos pratiques respectives que le vivre-ensemble. Le deuxième terrain de jeu, près de Sherbrooke, a eu lieu à Rurart, un espace de recherche artistique fondé par l’artiste peintre et danseuse Amélie Lemay-Choquette, qui pose le territoire agricole comme source d’expérimentation3Intitulée « Espaces Aperçus », cette résidence de création d’une semaine autour des écosomatiques, organisée en juillet 2023 par Mathi LP, a réuni les artistes et chercheur·euses Kerwin Barrington, Philippe Dépelteau, Germain Ducros, Shérane Figaro et moi-même., tandis que le troisième s’est déroulé près du Bic, sur la Sageterre4Cette résidence s’est orchestrée en août 2023 à l’initiative de la chorégraphe Shérane Figaro et de l’écopsychologue Isabelle Fortier, qui y anime depuis 2017 l’espace de ressourcement Ego/Eco., une propriété transformée en bien commun par le biais d’une fiducie. Ces trois espaces offrent des structures de cohabitation qui déjouent la notion de propriété à travers des applications pratiques telles que la coopérative, l’agriculture biodynamique et la fiducie d’utilité sociale et agroécologique (FUSA).

Prends conscience du poids de tes jambes et de ton bassin qui s’enracinent dans le sol. Prends le temps de sentir les tensions présentes dans ton corps. Essaie de mobiliser tout doucement cette partie du corps de manière imperceptible. Explore les mouvements qui te permettent de délier ces tensions dans une danse microscopique. Progressivement, accueille plus d’amplitude dans tes mouvements et accorde davantage d’espace à ta danse.

Dans ma carrière en danse, j’ai souvent choisi de m’évader de la boîte noire pour emprunter les territoires moins convenus de la création in situ. Nombre d’artistes en danse se décentrent ainsi de la scène pour ancrer leurs travaux dans l’environnement. Cocréé par Kerwin Barrington et Geneviève Dupuis de 2019 à 2022 dans différentes régions du Québec, Danser dans les collines nous invite à suivre physiquement le chemin tortueux des racines, l’élan des branches vers les cieux ou encore les oscillations perceptibles à la surface d’un lac à travers une cohabitation-exploration performative de territoires naturels. À Rurart, Kerwin Barrington amarre son héritage familial dans un champ d’herbes hautes pour « câller » un set carré avant de nous inviter à hurler, en pleine nature, la phrase : « Nous sommes la nature sereine et sauvage! » Symboliquement, cette expérience nous a intimement situé·es et relié·es. Pour l’artiste sámie Katarina Skår Lisa, « le paysage est vivant, sensible et porteur de savoir. […] Il n’est pas seulement contexte et processus, mais devient aussi l’auteur de l’œuvre, traçant les contours, les textures et les états de corps qu’il façonne » (Naoufal, 2020 : 62), tout comme le fondateur de la Sageterre l’écrit : « En définitive, le “Philosophe” des lieux, c’est le paysage lui-même qui nous pétrit dans son écuelle de lumière » (Bédard, 2010 : 34).

Fig. 2 : Pratique facilitée par Kerwin Barrington à Espaces Aperçus, avec Philippe Dépelteau, Shérane Figaro, Kerwin Barrington, Germain Ducros et Katya Montaignac. Rurart, Cookshire-Eaton (Canada), 2023. Photographie de Mathi LP.

Tourne sur toi-même pour contempler le paysage qui t’entoure. Albert Einstein disait : « Observe profondément la nature et tu comprendras tout beaucoup mieux ». Accueille les présences majestueuses comme les plus discrètes : une branche, un arbre centenaire, des cimes vertigineuses, des insectes… Salue la limace qui se languit sur une souche humide. Découvre un champignon miniature et plonge dans le micro.

Créé en 1999 par Christian Rizzo et Caty Olive, 100% polyester, objet dansant à définir met en scène deux robes, suspendues sur des cintres et mues sous l’énergie de ventilateurs. Les manches attachées l’une à l’autre, elles tournent et se déplacent sur le plateau le long d’un système de poulies. Chaque fois que je montre cette œuvre chorégraphique, je suis surprise de constater qu’elle ouvre encore un débat ontologique sur la danse. Une robe peut-elle danser? À mes yeux, cette corporéité plus-qu’humaine génère une « dramaturgie du vivant ». Même si, dans ce cas, il s’agit d’une pièce conçue non pas pour un paysage naturel mais pour une boîte noire (ou un cube blanc), cette œuvre se passe de corps humain. En effet, bien que spectrales, ces présences éminemment humbles prennent littéralement corps sous nos yeux. Flore Garcin-Marrou souligne ainsi le potentiel du corps micropolitique : « avoir la possibilité de se singulariser revient à avoir la possibilité de vivre des devenirs multiples » (2018 : 116). Je me suis souvent demandé si ce type d’œuvre, résolument performative, avait définitivement étendu ma définition de la danse ou si ma relation au monde avait conditionné ma réceptivité à ces présences a priori insignifiantes.

Amélie Lemay-Choquette nous accueille à Rurart par une visite guidée sur les terres de son enfance. Elle nous invite à retirer nos souliers pour marcher pieds nus, sentir les racines sous notre peau, cheminer sur la mousse glissante. Arpenter le sentier et laisser nos pieds s’enfoncer dans la boue, sentir la chaleur de la terre, moelleuse et humide, qui se distingue de la fraîcheur du sous-bois. Accueillir la sensation spongieuse d’être entre l’eau et la terre et observer comment cette relation nous ancre autrement. Tout au long de la promenade, nous sommes également convié·es à nous relier au territoire, en choisissant un espace singulier pour y prononcer notre nom. Enraciné·e près d’une souche recouverte de mousse, Mathi ancre son prénom dans ses organes, Kerwin crie le sien au milieu d’un pré, je murmure le mien à l’écorce d’un grand pin, Germain l’adresse à la canopée d’un arbre, Philippe le confie, accroupi, les pieds dans un étang bordé de roseaux, Shérane le dépose près d’une maison comme on pose sa valise en arrivant dans un nouveau lieu.

Dès notre arrivée à Monte Verità, nous avons joué aux Clairvoyantes (2022), un « oracle littéraire » imaginé par l’écrivaine Audrée Wilhelmy5Cette œuvre littéraire originale, publiée aux éditions Alto, se présente sous la forme d’un jeu de cartes qui rassemble les textes de quinze autrices québécoises reliés aux photographies oniriques de Justine Latour. Inspiré de l’art de la cartomancie, le jeu consiste à piger une carte et à interpréter sa signification oraculaire. Une version numérique de cette œuvre existe également en ligne : clairvoyantes.com/fr. En ce qui me concerne, j’ai tiré la carte de la Terre Mère : « Fertile et indomptable, porteuse de tous les possibles, la Terre Mère incarne le renouveau et la circularité de l’énergie qui invite à accepter les périodes hivernales, de deuil, de gel ou de jachère » (Wilhelmy, 2022 : 33). Alors que je traversais personnellement un deuil professionnel, cette figure s’est imposée à moi à travers l’ensemble de mes explorations du territoire.

Fig. 3 : Clairvoyantes : un oracle littéraire (2022). Photographie de Katya Montaignac.

Écoute

Le son de la pluie qui tombe n’est jamais monotone. […] À l’écoute de la pluie, on perd la notion du temps. […] Écouter, être témoin, créer une ouverture sur le monde où toutes les frontières se dissolvent par coalescence dans une goutte de pluie.

Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées

Ferme les yeux pour te concentrer sur les bruits qui t’entourent et les vibrations de l’espace. Entends les arbres frémir et les branches frissonner sous l’action du vent, écoute les criquets s’accorder, les corneilles s’interpeller et les grenouilles coasser comme le pincement d’une corde de banjo. Distingue le chant des oiseaux, le moteur du tracteur et le train qui passe au loin. Ces bruits que tu entends ont-ils une rythmique, une mélodie? Écoute la symphonie qu’ils composent. Dans quels mots ou avec quelles images peux-tu transcrire ces sons?

Prendre le temps d’écouter l’espace sur lequel je me situe me semble nécessaire en vue de l’explorer sans chercher à l’exploiter, à le transfigurer ou à l’idéaliser. Quand on marche à la campagne, on s’attend souvent au calme de la nature… Pourtant, la multiplicité des sons peut s’avérer étourdissante, sans compter le bruit d’un avion, d’une pompe, de la route ou d’une scie électrique! J’accueille cette polyphonie comme « une connaissance qui [nous] relie » (Zhong Mengual, 2021 : 113) tout en me sentant réciproquement accueillie. Cet exercice d’écoute me connecte au lieu et m’invite à me décentrer à travers l’exploration sensorielle : « [Une] danse de résistance est possible si l’intention n’est pas plus forte que l’écoute : là où l’on ne veut rien faire, advient quelque chose » (Garcin-Marrou, 2018 : 116). Observer, écouter, sentir, toucher, goûter… et me laisser déplacer par les sensations tant auditives qu’olfactives qui me traversent.

La caresse du vent sur ma peau me rappelle mes jeux d’enfant : courir dans la forêt, me fondre dans le paysage, emprunter un chemin non balisé, construire une cabane, pique-niquer… Éprouver à la fois la proximité et l’être ensemble qui me relient aux arbres : les toucher de la main sur mon passage, reconnaître leurs singularités respectives, me sentir intimement connectée à chacun tout en me sentant minuscule face à l’immensité du bois. M’allonger sur la terre pour observer leurs cimes. Laisser mes souvenirs remonter à la mémoire.

Fig. 4 : La possibilité d’une tragédie, avec Angie Cheng. Tangente, Montréal (Canada), 2019. Photographie de Nelly-Ève Rajotte.

Dans La possibilité d’une tragédie, une pièce créée par Amélie Rajotte en 2019 à Tangente, deux danseuses cohabitent sur scène avec des plantes. Les performeuses dansent au ralenti; leur attention se concentre avant tout sur leurs relations aux végétaux. « Quand on ralentit, on est immédiatement plus discret et attentif » (Remaud, 2023 : 51), note Olivier Remaud. Entrer en relation avec des plantes implique une capacité d’écoute qui amplifie l’empathie. L’artiste Sasha Kleinplatz développe à cet effet une recherche chorégraphique qui s’adresse aux plantes. Qu’est-ce qui se transforme dans nos corps et dans notre rapport au mouvement quand on ne cherche plus à « capter » (ou à séduire) le regard du public? Avec l’installation We Move Together Or Not At All (2022), Kleinplatz reconstitue une serre sur le plateau du MAI, où une danseuse performe au cœur d’un habitat destiné aux plantes. Dans ce projet, les fleurs ne sont pas utilisées comme des éléments décoratifs au service d’une scénographie mettant en lumière l’être humain, mais plutôt comme des entités centrales à l’œuvre. Même si la temporalité des mouvements de la danseuse est plus rapide, elle se meut, dissimulée, parmi les fleurs et non au-devant d’elles. La performeuse n’est pas plus importante que les plantes. Ce renversement de perspective focalise mon attention sur les singularités des plantes à l’avant-plan et sur leur relation à l’espace : feuillue ou piquante, discrète, grimpante ou envahissante, chacune assume une personnalité singulière. Accompagnantes bienveillantes, elles soutiennent la performance par leurs coprésences.

Fig. 5 : We Move Together Or Not At All, avec Erin Hill. MAI, Montréal (Canada), 2022. Photographie de Kinga Michalska.

Sur mon chemin, un érable majestueux observe le paysage se transformer autour de lui depuis trois-cents ans. « Sa vitesse est si prodigieuse qu’il semble presque immobile6Cette citation et les suivantes proviennent d’une chanson d’Arthur H intitulée « Le danseur » (2005) qui m’est revenue en mémoire en observant l’érable. ». Témoin silencieux et immobile de la colonisation, il a vu les maisons fleurir avec le temps. La clôture à laquelle il est présentement adossé n’existait pas à ce moment. « Il danse l’inspire et l’expire ». Ses racines sont si vastes qu’elles forment un contenant de feuilles multicolores. Il accueille sans jugement. « Au-delà du temps, il veille dans son implacable élégance ». Il nous invite à lui confier nos vœux. « D’une étoile naissante, il exauce les souhaits ». De ses profondes racines à sa vaste canopée, son tronc abrite une colonie multispécifique qu’il abreuve d’une sève sucrée.

Prendre le temps de nouer un lien d’affection avec un arbre déjoue la logique d’urgence imposée par la productivité néolibérale qui régit le monde occidental et nos vies. David Le Breton analyse à ce titre la promenade comme une véritable réappropriation du temps : « Anachronique dans le monde contemporain, qui privilégie la vitesse, l’utilité, le rendement, l’efficacité, la marche est un acte de résistance privilégiant la lenteur, la disponibilité, […] le silence, la curiosité, […] l’inutile » (2012 : 17). Ses mots entrent en écho avec la carte des Clairvoyantes que Philippe Dépelteau, le plus jeune d’entre nous, a pigée : « Puissance cosmogonique, Tshishikushkueu a le pouvoir de ralentir le temps et de créer une bulle protectrice dans laquelle la régénération est possible. Elle porte la lenteur comme remède » (Wilhelmy, 2022 : 35).

Aiguiser l’attention

Apprendre à voir le vivant prend du temps dans une vie.

Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir : le point de vue du vivant

Regarde autour de toi et laisse-toi guider par un détail qui attire ton attention : « Voir est toujours un acte de sélection et d’attribution de valeur » (Zhong Mengual, 2021 : 10). Approche-toi et prends le temps de le scruter méticuleusement, comme si tu étais un·e enquêteur·trice. Que remarques-tu de particulier ou d’insolite? Je t’invite à le toucher délicatement tout en fermant les yeux pour te concentrer sur sa texture ou sa température. Laisse progressivement ta main te guider. Se laisser surprendre par certaines textures sous les doigts. Apprendre à sentir, à travers le toucher, ce qui ne se voit pas. Voir autrement…

Dans son livre Apprendre à voir : le point de vue du vivant, Estelle Zhong Mengual stipule que voir est une pratique, un entraînement : « C’est un muscle qui se travaille » (ibid. : 15). Concentrer notre attention sur le microscopique permet de discerner le minuscule. Ce changement d’échelle nous invite à mesurer le pouvoir évocateur du détail et du minoré. Le corps micropolitique induit ainsi une « force contestatrice qui propose de percevoir le monde différemment, hors des schémas dominants » (Garcin-Marrou, 2018 : 115). Pour Erin Manning, « accueillir la puissance du geste mineur à modeler les relations, accueillir sa capacité à ouvrir de nouveaux modes d’expérience et de nouvelles modalités d’expression, c’est défier la dévaluation que l’image neurotypique de l’humain inflige aux modes d’être alternatifs, qui sont mus par le monde et qui s’y meuvent » (2019 [2016] : quatrième de couverture). La danse éveille à ce titre une conscience du corps et de sa kinesphère. Zhong Mengual mentionne d’ailleurs que « la perception est la performance d’une relation » (2021 : 15). Inspiré par la notion de « pistage » développée par Baptiste Morizot (2018), Germain Ducros explore la notion de « corps paysage » dans sa recherche-création. Dans le jeu des Clairvoyantes, il a tiré la figure de la chasseresse, qui incarne le potentiel de l’attention : « Tout ce qui l’entoure (arbres, ours, couleurs) lui enseigne la pratique de l’éveil » (Wilhelmy, 2022 : 10). Il nous invite à entretenir une relation sensorielle avec le paysage, les yeux fermés, les narines poreuses, les mains tâtonnant à l’aveugle, et à nous concentrer sur l’olfactif et le tactile, au crépuscule, alors que nos repères visuels s’amenuisent. Lorsque l’obscurité s’installe, des présences spectrales s’ajoutent aux maringouins qui nous butinent allègrement – le corps humain se transforme en open bar pour l’autre-qu’humain! Pour terminer, chacun·e compose un « bouquet » de mouvements à partir de ses explorations sensorielles en lien avec le paysage et, à la nuit tombée, nos performances se partagent à la chandelle. N’y voyant plus rien, j’invite mes collègues à se déplacer librement autour de moi pour éclairer mon bouquet performatif.

Fig. 6 : Résidence Espaces Aperçus. Rurart, Cookshire-Eaton (Canada), 2023. Photographie de Katya Montaignac.

Prends le temps d’effleurer sur ton passage différents feuillages, écorces et ramures afin de saluer les présences qui t’accueillent au cœur de la forêt. Sens le tapis de feuilles sous tes pieds, accroupis-toi au sol pour enfouir tes doigts dans le feuillage terreux. Hume l’odeur de l’automne. En quoi les présences qui t’entourent sont-elles témoins de ce qui t’arrive aujourd’hui? Si ces entités autres-qu’humaines pouvaient parler, imagine le message qu’elles te confieraient.

Nous vivons dans un monde où notre attention est en permanence convoitée et monnayée. À travers cette économie de l’attention, notre regard est constamment sollicité. Dans son « écologie de l’attention », Yves Citton nous invite à redéfinir la distraction non pas comme un signe d’inattention, mais au contraire, comme « un pouvoir politique » (2018 : 15). L’auteur considère en effet notre attention comme « une ressource rare » et un « bien commun » : « Cette liberté de reconditionner notre environnement attentionnel va nous faire penser, voir, sentir, différemment » (ibid. : 19). Aiguiser l’attention représente ainsi une posture radicale du décentrement. Il s’agit de prendre conscience de notre responsabilité politique : à qui, à quoi et comment allouons-nous notre attention? Pour qui ou quoi consacrons-nous du temps? Accorder notre attention consiste à attribuer de la valeur.

Fig. 7 : Résidence Monte Verità. Lantier (Canada), 2023. Photographie de Katya Montaignac.

Décentre ton attention, laisse ton regard errer librement et se poser sans jugement sur des détails qui retiennent ton attention. La contemplation fait partie intégrante de l’exercice. Observe comment ces détails déplacent ta curiosité. Examine attentivement leur périphérie plutôt que leur centre, et ferme les yeux, parfois, pour écouter les vibrations qui résonnent dans l’espace. À la fin de l’exercice, prends le temps de dessiner de manière intuitive ce qui a guidé et marqué ton parcours plutôt que de le verbaliser.

Avec le temps, j’ai progressivement glissé d’une danse physique et démonstrative à une danse sans ego, discrète, voire invisible ou encore anonyme. Cette dilatation de l’attention à l’environnement me rappelle que nous possédons ce pouvoir (politique) d’orienter notre attention. D’une part, est-ce que je danse davantage pour le regard d’autrui ou pour moi-même? D’autre part, qu’est-ce qui distingue un public humain d’un arbre? À Monte Verità, j’ai convié chacune de mes compagnes à choisir un arbre à qui danser « le solo de ses rêves » que Luce Lainé nous avait invitées à écrire, la veille, lors du partage de sa pratique. Cet exercice nous a individuellement déplacées, questionnées et ébranlées, jusqu’à nous émouvoir aux larmes. Nous nous sommes notamment interrogées sur le malaise d’imposer notre présence aux arbres. Le lendemain, Constance Aubry lisait Les 12 sagesses des arbres, écrit par un forestier qui avance que « les arbres ne jugent rien, [ils] accueillent » (Karche, 2019 : 29).

Flux

Prends le temps d’une grande respiration : une profonde inspiration, puis une longue expiration… Observe le souffle qui passe par tes narines, puis dans ta gorge, dans tes poumons et dans le reste de ton corps. Porte attention à l’échange d’air entre ton corps et l’espace autour de toi. Quel goût a l’air? Quelle est sa température? La racine du verbe « conspirer », en latin, veut dire « respirer ensemble7Extrait d’un exercice somatique proposé par Nayla Naoufal dans le cadre des ateliers Élargir son regard sur la danse que j’ai animés en février 2021 pour le RQD. ».

Nous sommes relié·es à tout ce qui nous entoure; les lieux nous transmettent des informations qui affectent nos impressions, notre état, nos humeurs et nos sensations. L’artiste néo-zélandaise Olive Bieringa utilise à ce titre le terme « écosomatique » (« ecosomatics ») au sujet de son travail expérimental, qui mêle l’écologie et la biologie aux pratiques somatiques, dans le but de souligner « [c]omment les pratiques incarnées et empathiques nous aident […] à transformer notre conscience environnementale8« How can embodied and empathetic practices help us to […] transform our environmental consciousness? » Toutes les citations en anglais de cet article ont été traduites par mes soins. » (Bieringa, citée dans Duffalo, 2010). Vincent Karche nous invite quant à lui à entrer en relation avec les arbres à travers la contemplation et le contact tactile : « Touchez du regard les écorces » (2019 : 99); « Collez votre tronc au sien » (ibid. : 46); « Respirez avec un arbre » (ibid. : 30); « Ressentez ce que cela fait d’être en relation […]. Goûtez la différence » (ibid. : 60). L’exercice même de la respiration relie notre espace intérieur à la réalité extérieure : « Respirer, cela peut donc s’entendre du niveau cellulaire à celui d’un territoire partagé. Cela peut se comprendre comme une manière d’entrer en dialogue. Comme une mise en relation de l’intériorité et de l’extériorité, comme une rencontre avec l’altérité » (Clavel et Legrand, 2019 : 41).

Au Bic, nous suivons la rivière jusqu’au fleuve, comme dans un parcours initiatique. Je me déchausse pour patauger dans l’eau, je glisse mes pieds dans la roche friable. Je hume le parfum des conifères, les fleurs de colza et enfin l’air frais, dense et épais de l’estuaire du fleuve St-Laurent, qu’on appelle ici la mer en raison de son eau salée et des fluctuations de la marée. Telle une enfant qui part à l’aventure, j’avance doucement afin d’altérer la nature le moins possible, en changeant mon itinéraire dès que je rencontre une toile d’araignée. L’absence de sentier sur ce terrain de la Sageterre me contraint à marcher dans l’eau. La rivière demeure inaccessible par endroits, car plusieurs arbres déracinés obstruent le passage comme pour mieux le préserver. Je passe tantôt en dessous, tantôt par-dessus. Je marche parfois en équilibre sur un tronc. Souvent, je pose mon pied dans l’eau, à l’aveugle, sans savoir si je vais trouver un appui. Je m’étonne de constater que le chemin semble jalonné de pierres disposées pile au bon endroit pour me permettre de continuer ma route9Exploration solitaire vécue à la Sageterre en août 2023 avec Shérane Figaro et Isabelle Fortier..

En 2009, la chorégraphe Mette Ingvartsen crée un spectacle sans danseur·euses intitulé Evaporated Landscapes et entièrement performé par des bulles, de la mousse, du brouillard, du son et de la lumière. Pour la chorégraphe danoise, il s’agit de renverser notre relation anthropocentrée du monde en privilégiant la matière et ses flux : « Je voudrais faire en sorte que les agencements de choses deviennent plus importants que l’action des corps. […] Ce que je voudrais montrer, c’est presque une forme de symbiose […]. Ce qu’on fait aux choses a un effet en retour sur nous » (Ingvartsen, citée dans Amalvi, 2012 : 4-5). Le champ des écosomatiques relie les pratiques somatiques à une pensée écologique et politique : « Si nous développons l’ensemble de nos sens visuels, tactiles, auditifs, kinesthésiques, etc., c’est l’ensemble de notre état somatique qui sera affecté dans sa globalité, ainsi que notre rapport au monde » (Clavel et Legrand, 2019 : 43).

Au lever du soleil, Shérane nous propose un rituel collectif autour de l’étang. Nous dansons sur un rythme en trois temps. 1, 2, 3… 1, 2, 3… « Le souffle entre le 3 et le prochain 1 ouvre un espace de liberté. Prends le temps de sentir ce qui t’appelle ». Je marche dans l’eau jusqu’à me laisser complètement immergée. L’eau me rappelle mon grand-père, un pêcheur dont les cendres ont été, selon sa volonté, dispersées en mer. Je nage longtemps sous l’eau. Quand je remonte à la surface, j’accueille des sanglots dans ma poitrine. J’accepte de les porter un long moment sans savoir à qui ils appartiennent. Sont-ce les miens, inconscients, ceux de mon grand-père, transmis dans ses non-dits, ou encore les traces du chagrin d’une noyée? Kerwin a dit : « Pleurer la peine de la terre ». La mémoire de l’eau10Notes issues d’une exploration guidée par Shérane Figaro, Espaces Aperçus, juillet 2023..

Dans ses installations performatives, Mathi LP collecte des fragments et des images vidéo de ses promenades en forêt, reconstituant un paysage spectral issu de mousses, d’eau et de branches miniatures dont les ombres géantes sont projetées sur des murs par des lumières DEL. Sa pratique du Continuum11Élaborée et développée par Emilie Conrad, la pratique du Continuum propose une exploration du mouvement continu à travers la respiration et les flux qui traversent le corps. Voir Linda Rabin, « Qu’est-ce que le Continuum? » (s.d.)., qui s’immerge dans les flux du corps, s’inscrit dans sa relation à la rivière et aux différents états de l’eau (s’écoulant avec une fulgurante vivacité ou saisie par la glace). À Rurart, Mathi a tiré la carte de la Rivière; « avec son clapotis rieur et ses crues imprévisibles, la Rivière témoigne de la mouvance des humeurs : l’impétuosité laisse place au calme. Son cours emporte tout vers le large » (Wilhelmy, 2022 : 64). Un jour de pluie, iel nous a invité·es à explorer la serre avec un exercice de Continuum emprunté à Linda Rabin qui consiste à laisser circuler/couler/résonner le son « i » dans notre corps.

Fig. 8 : Résidence Espaces Aperçus. Rurart, Cookshire-Eaton (Canada), 2023. Photographie de Katya Montaignac.

En arrivant à l’embouchure du fleuve, je marche sur la plage, face à l’immensité. Les pieds dans l’eau à marée basse, je suis surprise par les percussions et rythmes aquatiques. À chaque question que j’adresse au fleuve, je lance un galet qui rebondit dans une série de ricochets. […] Je rentre sous une pluie diluvienne. J’ai toujours adoré la pluie, car j’ai la sensation qu’elle me permet de respirer. « Vivre un orage […] est […] un véritable moment d’intimité. La colère du ciel est inclusive. Elle nous prend dans ses bras et nous embarque dans ses eaux tombantes » (Remaud, 2023 : 127). Me sentir immergée sous l’ondée comme si je prolongeais mon bain. Sur le chemin du retour, cette phrase de Francine Lemay, inscrite sur le panneau d’un sentier de Rurart, remonte à ma mémoire : « Par une seule goutte d’eau, nous sommes reliés à toute l’eau de la terre ». Passage de l’eau qui ruisselle (sur mon corps), lave (mes tourments) et déplace12Notes issues d’explorations vécues à la Sageterre en août 2023 et à Rurart en juillet 2023..

Porosité

Porte attention à ta kinesphère. « Les yeux fermés, peux-tu percevoir l’espace autour de toi, derrière et devant toi, sur les côtés? […] Observe ce qui se passe en toi quand tu ne fais rien. Ce qu’on appelle “équilibre” est une constante petite danse qui parcourt ton corps13Extrait d’un exercice somatique proposé par Nayla Naoufal, librement inspiré par la pratique The Small Dance proposée par Steve Paxon, Patricia Kuypers et Emma Bigé dans le cadre des ateliers Élargir son regard sur la danse que j’ai animés en février 2021 pour le RQD. ». Prends le temps de sentir l’air sur ta peau. Écoute ton rythme cardiaque. Prends conscience des émotions qui t’habitent aujourd’hui. Si tu avais un mot pour décrire la météorologie de ton état du jour, quel serait-il?

Dans la lignée des autrices féministes et biologistes – respectivement zoologue et botaniste – Donna J. Haraway (2020 [2016]) et Robin Wall Kimmerer (2021 [2013]), qui nomment l’interrelation et la réciprocité des multiples êtres cohabitant au sein de nos écosystèmes, nombre d’artistes nous invitent à repenser notre relation au vivant et à la matière à travers leurs pratiques pour regarder avec et même penser comme. « Nous sommes traversés, animés, dynamisés par des ondes imprévisibles et nous vivons en contiguïté constante avec d’autres corps non humains […]. Au point que nos corps en deviennent “transcorporels” » (Remaud, 2023 : 132-133), déclare Remaud. La chorégraphe danoise Tina Tarpgaard, dans son installation MASS – bloom explorations (2018), se met d’ailleurs à l’écoute de 200 000 vers de farine, invitant le public à transformer son regard sur ces êtres considérés comme nuisibles et exploités dans l’industrie de la nourriture d’animaux. À travers cette « rencontre multisensorielle, incarnée et participative », la chorégraphe contribue à « transformer nos imaginaires et nos récits de manière à générer des pratiques éthiques. […] En s’engageant attentivement dans l’installation, les visiteurs se joignent à l’enchevêtrement des artistes et participent à des processus de codevenir14« […] the multisensory, embodied, and participatory encounter »; « […] contribute to transforming our imaginations and narratives in ways that generate ethical practices. […] By engaging attentively with the installation, the visitors join the entanglements of the performers and participate in co-becoming processes ». » (Naoufal, 2018).

Le temps d’une balade solitaire, je t’invite à changer de plan, à suivre le chemin des branches comme le ferait une fourmi jusqu’à la cime. À suivre une racine, un sillon, un creux. À chercher les oiseaux dont tu entends le chant. À te glisser dans les buissons pour observer le paysage depuis le point de vue d’un animal dissimulé derrière les branches.

Enfant, les courses d’orientation représentaient pour moi un véritable cauchemar, car j’étais systématiquement celle qui ne retrouvait jamais son chemin ou dont le groupe se perdait. Avec le temps, ma faille s’est incidemment transformée en jeu, voire en expertise. En effet, j’ai désormais appris à me perdre. Et à travers mes balades sensorielles, j’ai développé une pratique de l’errance. En jouant aux Clairvoyantes, Shérane Figaro, qui nous invite dans sa pratique qu’elle nomme « ESANS15L’acronyme ESANS désigne cinq concepts inspirés des mémoires ancestrales issues des danses traditionnelles haïtiennes qui nourrissent et rythment les créations de Figaro comme son enseignement : Espace, Silence, Ancrage, Naniki (un terme d’origine taïno qui désigne un point de bascule) et Sens. » à suivre nos intuitions avant de laisser émerger le sens, a tiré la carte du Chemin qui ne se révèle qu’en avançant : « cette marche vers elle-même fait partie de l’essence de sa vie… sa traversée mène […] de l’ignorance à la connaissance, de l’absence à la présence… alors qu[’une personne] s’engage sur le chemin, elle est déjà arrivée » (Wilhelmy, 2022 : 47).

Je t’invite à te perdre dans la forêt. À inventer ton propre chemin. À te laisser guider par l’intuition. À aller de surprise en surprise. À faire des rencontres insoupçonnées. […] Égarée, j’ai rencontré des arbres étonnants, comme ce groupe de six qui nous ressemblent étrangement : certains troncs sont plus vieux, d’autres plus jeunes, deux d’entre eux semblent s’embrasser, tandis que d’autres sont reliés par une toile d’araignée. Découvrir un trésor et revenir avec un sentiment d’émerveillement.

Fig. 9 : Résidence Espaces Aperçus. Rurart, Cookshire-Eaton (Canada), 2023.
Photographie de Katya Montaignac.

Au fil des travaux et des artistes rencontrés sur mon parcours, j’ai toujours été intriguée par des œuvres dites « performatives16Céline Roux désigne par « danses performatives » (2007) des œuvres polymorphes et transdisciplinaires qui, dans le champ chorégraphique européen, inscrivent à partir du milieu des années 1990 une distance critique face à la notion de représentation, allant jusqu’à l’effacement de la virtuosité technique du corps dansant. », qui déjouent les définitions attendues de l’art. Le créateur Benoît Lachambre délaisse depuis 2015 l’idée même de « chorégraphier » pour s’intéresser davantage à « ce qui nous chorégraphie » à travers une approche somatique vouée à « libérer le corps des structures de hiérarchie politique, socioculturelle et esthétique, en le ramenant à sa fonction énergétique, organique et perceptive la plus simple17« […] to liberate the body from structures of political, socio-cultural, and aesthetic hierarchy, bringing them back to their simplest energetic, organic, and perceptive function ». » (Impulstanz, 2016). En soulignant « tout ce qui se joue d’atmosphérique […], tout ce qui peut faire que l’on peut se sentir “bougée” par un lieu, un groupe, une humeur » (Bigé, 2023 : 15), les pratiques écosomatiques nous rappellent « que nous sommes mouvementées par des gestualités autres qu’humaines » (ibid. : 32) et nous invitent à « [nous] défaire de l’habitude propriétaire de penser que, dans [nos] mouvements, il n’y aurait que [nous] qui bouge[ons] » (ibid. : 38). Dans L’après-midi d’un foehn, créé en 2008 par Phia Ménard, des sacs en plastique prennent littéralement corps en volant librement sur le plateau grâce à un système de turbines. Dans ce projet, l’indétermination provoquée par l’action de l’air ouvre un espace d’autonomie pour le sac en plastique, transformé en marionnette indocile qui tourbillonne sur le célèbre morceau de Claude Debussy, Prélude à l’après-midi d’un faune (1894) se mutant en « foehn » pour évoquer le vent transalpin.

Cohabiter

« Pourquoi les verges d’or du Canada et les asters de Nouvelle-Angleterre poussent de pair, les unes avec les autres, alors qu’elles pourraient faire bande à part? […] [U]ne architecture de relations, un réseau de connexions […]. Je voulais savoir pourquoi nous aimons le monde, pourquoi une prairie peut nous émerveiller.

Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées

Je t’invite à traverser le pré. Sens le picotement des herbes sur tes chevilles et l’épais tapis de foin sous tes pieds. Danse dans le champ parmi le feu d’artifice d’herbes sauvages… Chuchote ton nom à l’écorce d’un arbre pour te présenter à lui. Couche-toi à ses pieds tout en te sentant enveloppé·e par la chaleur de la terre. Deviens espace d’accueil et réceptacle vivant pour insectes volants et marcheurs. Laisse leur curiosité circuler sur ton corps et te picorer le cou. Je t’invite à te sentir relié·e, à faire corps avec la terre, à t’y rouler. À humer l’odeur du sol humide, des feuilles sèches, du humus et du mycélium. À t’inviter tout en accueillant.

La ferme La Généreuse a été construite en 1846 sur le territoire Wabanaki, connu comme un lieu de passages et de rencontres, « de pas feutrés qui n’ont pas fait de bruit et qui ont préservé la nature », estime Francine Lemay, la propriétaire. Cette terre a accueilli des êtres vivants de différentes espèces : des légumes, des moutons, des oies, des vaches et des poules. Suivant les principes de la biodynamie, la ferme préserve une cohabitation multispécifique pour respecter un équilibre naturel entre la plante, l’environnement et l’être humain.

Promenez-vous maintenant deux par deux. À tour de rôle, nommez un élément qui retient votre attention. Cela peut être un son, une odeur, une texture ou un détail visuel. « J’entends… Je sens… Je vois… ». Prends le temps de décrire ta perception avec précision. Puis partage ce que cet élément t’évoque18Exploration proposée par Luce Lainé lors de la résidence Monte Verità dans les Laurentides en mai 2023.. Enfin, amuse-toi à spéculer ce qu’il suscite au niveau de ton imaginaire en commençant ta phrase par : « Et si ». Cela peut ouvrir sur une image fantaisiste, onirique ou fantasque19Cette dernière partie provient d’un exercice partagé par Kerwin Barrington à Rurart, en juillet 2023..

J’aime la polysémie du terme « hôte », qui désigne à la fois la personne qui accueille et celle qui est invitée. À Rurart comme à Monte Verità et à la Sageterre, nous avons partagé tous les repas, alternant la cuisine collective et les soupers préparés à tour de rôle pour l’ensemble du groupe.

Dispersez-vous en courant. Infiltre-toi dans le paysage. Dissimule-toi derrière un arbre ou dans les herbes hautes. Sors la tête pour observer ce qui se passe autour de toi. Inclus les arbres et les éléments du paysage comme des partenaires de jeu. Observe les déplacements des autres et repère les espaces à explorer. Quand la voie est libre, cours pour trouver une nouvelle cachette.

Notre hôtesse, à la ferme La Généreuse, nous confie que son « petit fil d’or », c’est la rencontre : « on quitte alors notre tour personnelle pour rencontrer l’autre20Ces propos et les suivants proviennent de Francine Lemay de la ferme La Généreuse, Espaces Aperçus, Rurart, juillet 2023. ». Les gens qui viennent ici sont souvent dans une quête d’essence. Ils arrivent avec une ouverture qui permet un échange signifiant : « L’échange est le cadeau que les gens qui passent ici offrent à la ferme ». D’après son expérience, la rencontre avec l’autre devient de plus en plus profonde avec l’âge : « elle nous réserve toujours des surprises ». Sur la Sageterre, Isabelle Fortier nous invite à identifier les asters, à infuser les feuilles de framboisier et branches de thym, à recueillir la peau du bouleau pour allumer le feu et à tresser des bâtons de fumigation à base d’armoise, de verges d’or et de foin d’odeur. La carte de la Fortune m’indique qu’« elle est là, sous les lattes du plancher. […] Elle vit sobrement, […] n’attire pas l’attention, […] n’affiche aucun luxe, mais parfois, […] le bout de ses doigts brille » (Wilhelmy, 2022 : 91).

Rapprochez-vous afin de construire ensemble une architecture de corps. Prends une position en contact avec au moins une personne du groupe et essaie d’inclure si possible un élément de l’environnement. Entre en relation pour créer un maillage : « des tresses, des tapis enchevêtrés de microbes ou de champignons, des plantes grimpantes exploratrices, des racines protubérantes, des vrilles qui se hissent et s’accrochent, des mailles et des réseaux, des nuages, êtres tentaculaires et filandreux, […] effilochage et tissage » (Haraway, 2020 [2016] : 60-63). Cette architecture collective demeure mobile. Elle se transforme doucement. Elle reste vivante, grouillante, empathique, interreliée, à la fois dépendante et indépendante21Exploration proposée par Philippe Dépelteau durant la résidence Espaces Aperçus à Rurart, juillet 2023..

Pour Emma Bigé, l’écosomatique est « une philosophie du soma qui, en plongeant dans le corps-vivant-vécu, y découvre l’eco, la maison-Terre qui l’entoure et avec laquelle il vit » (2023 : 31). Réciproquement, notre corps est un refuge peuplé « de nombreuses espèces autres-qu’humaines » (ibid. : 133). Loin d’une logique propriétaire, nous sommes littéralement habité·es. À propos de l’œuvre Polymorphic Microbe Bodies, créée par la chorégraphe Hanna Sybille Müller et l’artiste interdisciplinaire Erin Robinsong, qui a été présentée dans sa forme finale au OFFTA en 2023, Nayla Naoufal écrit : « Vous n’êtes pas un “je”, mais un vaste, multiple, innombrable “nous”. “Je” n’est pas un autre, mais des autres, une multitude d’autres. […] Un spectacle de danse peut-il convoquer une rencontre multisensorielle qui délaisse le visuel? […] Peut-on faire œuvre chorégraphique sans s’offrir au regard? » (2022.)

Pour clore notre balade sensorielle, je nous invite à un rituel collectif sans parole qui consiste à construire ensemble une cabane, un habitat, un sanctuaire, un monument provisoire à partir d’éléments naturels déjà présents dans le paysage. Je nous invite à n’altérer aucun élément, à emprunter ce qui est disponible, déposé et offert dans l’espace qui nous entoure. Dans cet exercice d’intelligence collective, quel que soit votre bagage somatique, je propose que chaque geste soit vécu comme une danse collective et « géosolidaire » (Remaud, 2023 : 168). Je nous invite à rassembler ces divers éléments pour qu’ensemble ils se tiennent et se relient afin de laisser une trace éphémère de notre passage et de nos relations créées dans cet espace. « Faire des cabanes : jardiner des possibles. Prendre soin de ce qui se murmure. […] Imaginer ce qui est […] [et] partir de ce qui est là » (Macé, 2019 : 47). À la fin de l’exercice, je nous invite à prendre place dans notre cabane pour partager le pique-nique que nous avons emporté avec nous.

Fig. 10 : Bâtir une cabane, pratique collective facilitée par Katya Montaignac à Espaces Aperçus, avec Germain Ducros, Katya Montaignac, Kerwin Barrington et Shérane Figaro. Rurart, Cookshire-Eaton (Canada), 2023. Photographie de Mathi LP.

Peut-on habiter l’espace sans l’exploiter? Quelles sont nos relations à l’espace autres qu’extractivistes? Est-il possible de prendre soin du territoire qui nous accueille? Comment le partager comme un bien commun plutôt que de l’occuper dans une logique propriétaire? Quelles sont nos façons de cohabiter? Et si le territoire sur lequel nous nous situons aujourd’hui était un bien commun que nous empruntions et dont la « respons(h)abilité » (Haraway, 2020 [2016] : 270) était partagée par tous·tes?22J’emprunte à Donna J. Haraway (2020 [2016]) l’ajout d’un « h » à ce terme pour souligner notre capacité à répondre au territoire sur lequel nous nous situons. Nous déplacerions-nous différemment sur ce territoire? Le regarderions-nous autrement? Quelles relations entretiendrions-nous avec lui? La biodynamie du domaine de Rurart se distingue d’une agriculture conventionnelle axée sur le rendement. Cette philosophie héritée de la botanique de Goethe aspire à la qualité de vie des terres, des aliments et des êtres. Elle considère toute exploitation agricole comme un organisme vivant plutôt qu’un organisme de production. La terre bénéficie ici d’une abondance d’eau et de grands arbres qui permettent un sol riche en microorganismes et en humus. Chaque plante est un cadeau pour d’autres plantes.

Réciprocité

Un magnifique bâton m’offre son soutien tout au long de la balade. Polie par l’érosion, son écorce est blanchie. La branche se divise en deux, telle la ramure d’un cerf. Je l’adopte avec émotion. La douceur et le tacheté de son bois m’évoquent la délicatesse d’une biche. Je prends soin de lui quand je m’engage sous les troncs d’arbres pour le faire passer à l’horizontale, sans l’accrocher dans les branchages. Il écarte les fougères sur mon passage. Mon compagnon de route a pris autant soin de moi que moi de lui. « L’acte de donner est intimement relié à celui de recevoir » (Karche, 2019 : 29).

De retour à Monte Verità en novembre, j’ai tiré la carte de la Porteuse d’eau au jeu des Clairvoyantes : « Le chemin qu’elle emprunte chaque jour est bordé d’herbes folles et de fleurs sauvages fantasques, bleues, mauves et blanches. C’est elle qui les fait naître sans le savoir » (Wilhelmy, 2022 : 25). Dans Danser avec les montagnes, Remaud nous rappelle que « l’évolution est toujours une co-évolution, une vaste histoire d’associations symbiotiques. […] [L]a vie exige la solidarité. Pas de salut en dehors de l’accueil » (2023 : 49). Les écosomatiques nous renvoient à la nécessité de nous percevoir en réciprocité dynamique et continue avec notre environnement, mais aussi en tant qu’écosystème, milieu de partage d’un commun quotidien avec d’autres vivants :

Que se passe-t-il lorsque l’on revendique que d’autres êtres de nature que nous – plantes, bactéries, champignons, animaux, virus – ont une agentivité (agency) telle qu’ils nous saisissent, nous interpellent et nous touchent? Et comment participe le murmure de la rivière, le chuchotement du vent, le babillement des vagues, ou l’électromagnétisme d’un lieu? Comment s’involuent ces différents devenirs dans l’expérience du monde? (Bardet, Clavel et Ginot, 2019 : 17.)

J’ai profité d’une balade solitaire pour invoquer l’esprit de l’araignée, témoin discrète d’événements petits et grands, qui tisse sa toile silencieusement et qui relie. Ces résidences en nature nous ont permis d’explorer une temporalité élastique, de prendre le temps de vivre chaque exploration sans en prédéterminer la durée.

Comme le précise la botaniste Kimmerer à propos du lichen, « l’interconnexion et l’entraide sont essentielles à la survie » (2021 [2013] : 378). Pour ma part, j’aspire dans ma pratique de la danse à développer une culture radicale de l’hospitalité et du don. La recherche d’une danse sans ego me permet d’explorer à ce titre une micropolitique de relations à travers « un corps expérientiel qui se déploie […] dans une disposition empathique de porosité avec le reste du monde » (Garcin-Marrou, 2018 : 115). Remaud nous exhorte ainsi à imaginer une « danse cosmopolitique […] [qui] exige de brouiller la ligne de division entre le vivant et le non-vivant. La mettre en scène sans relâche est indispensable pour fabriquer des manières d’habiter la Terre plus transtemporelles, plus mutualistes, plus conviviales » (2023 : 168).

Fig. 11 : Résidence Monte Verità, figure de la Nymphe à la manière du jeu des Clairvoyantes, avec Flavie Beaulieu. Lantier (Canada), 2023. Photographie de Katya Montaignac.

J’observe les arbres qui m’entourent. Je m’approche de l’un d’entre eux. Il s’agit d’un vieux bouleau au pied duquel a poussé un conifère déjà assez haut. Je contemple leurs cimes vertigineuses. Leur coprésence m’intrigue : un bouleau peut-il accueillir un pin en son sein? Je pose une main sur chacun de leurs troncs et je ferme les yeux. Je prends le temps d’une longue respiration. Le vent se lève alors et je sens les arbres me tirer doucement vers l’avant. Je partage un jeu de poids du corps avec eux et me laisse bercer avant de me mettre en mouvement. Quelle danse m’inspirent-ils? Quelle relation s’établit entre l’arbre et moi, mais également dans mon propre rapport au mouvement? Que se passe-t-il si ma danse s’adresse à un public autre-qu’humain? Perd-elle ou prend-elle tout son « sens »? La relation qui s’établit entre l’arbre et moi ne dépend d’aucun jeu de séduction. En effet, il ne s’agit pas ici de conquérir un quelconque territoire, même symbolique, à travers l’attention. Dédier ma danse à un public autre-qu’humain me libère des chaînes imaginaires de la reconnaissance. Je me laisse surprendre et guider par l’écoute des micromouvements qui frémissent sous mes doigts et me portent. Un sentiment d’humilité irrigue mon corps et tisse un lien de réciprocité avec l’arbre. Je m’ancre dans ses racines, l’odeur de la sève m’enveloppe et je m’émeus de découvrir sur son tronc une grouillante cohabitation multispécifique. Je reviens toujours profondément transformée de mes escapades en nature.

Chacune de mes expérimentations en milieu naturel, tout comme mon parcours spectatoriel, m’éveille à des pratiques attentionnelles qui transforment en profondeur ma relation à un environnement constamment fluctuant. Telles les multiples pièces d’un immense casse-tête, chaque entité prend corps dans une vertigineuse dramaturgie du vivant. Décentrer l’être humain de la danse permet de mesurer les potentiels d’une agentivité plus-qu’humaine qui module à la fois mon état et ma réceptivité. Ces entités nous enseignent ainsi à éprouver la porosité qui nous relie à un réseau d’interconnexions complexes. Cette réciprocité amplifie mon empathie. Comme le suggère la romancière Yara El-Ghadban dans La danse des flamants roses, « [c]omprendre sans nommer sans posséder est une danse » (2024 : 1). Développer l’écoute, s’ouvrir à l’autre, cultiver la curiosité et embrasser l’altérité impliquent d’envisager le monde non plus comme un territoire divisé en camps antagonistes qui rivalisent et s’affrontent, mais dans une relation agoniste qui reconnaît et accueille la différence sans chercher à l’exclure ou à la contrôler. Cette cohabitation multispécifique nous permet dès lors d’imaginer et d’explorer une réalité non dominée par le prisme du regard anthropocentriste et où le territoire – incluant la scène – n’est plus un espace à conquérir ni à occuper, mais à partager.

Notes
  • 1
    Extrait d’une mise en corps guidée par Nayla Naoufal en février 2021 à Tiohtiá:ke/Montréal pendant un atelier autour des écosomatiques que j’ai animé dans le cadre de la formation Élargir son regard sur la danse pour le Regroupement québécois de la danse (RQD).
  • 2
    Invitée par Lila Geneix, j’ai partagé cette résidence de recherche, en mai et en novembre 2023, dans un chalet situé dans les Laurentides, en collaboration avec les artistes Constance Aubry, Flavie Beaulieu, Luce Lainé, Alice Marroquin-Éthier et Vicki Sue Machin.
  • 3
    Intitulée « Espaces Aperçus », cette résidence de création d’une semaine autour des écosomatiques, organisée en juillet 2023 par Mathi LP, a réuni les artistes et chercheur·euses Kerwin Barrington, Philippe Dépelteau, Germain Ducros, Shérane Figaro et moi-même.
  • 4
    Cette résidence s’est orchestrée en août 2023 à l’initiative de la chorégraphe Shérane Figaro et de l’écopsychologue Isabelle Fortier, qui y anime depuis 2017 l’espace de ressourcement Ego/Eco.
  • 5
    Cette œuvre littéraire originale, publiée aux éditions Alto, se présente sous la forme d’un jeu de cartes qui rassemble les textes de quinze autrices québécoises reliés aux photographies oniriques de Justine Latour. Inspiré de l’art de la cartomancie, le jeu consiste à piger une carte et à interpréter sa signification oraculaire. Une version numérique de cette œuvre existe également en ligne : clairvoyantes.com/fr
  • 6
    Cette citation et les suivantes proviennent d’une chanson d’Arthur H intitulée « Le danseur » (2005) qui m’est revenue en mémoire en observant l’érable.
  • 7
    Extrait d’un exercice somatique proposé par Nayla Naoufal dans le cadre des ateliers Élargir son regard sur la danse que j’ai animés en février 2021 pour le RQD.
  • 8
    « How can embodied and empathetic practices help us to […] transform our environmental consciousness? » Toutes les citations en anglais de cet article ont été traduites par mes soins.
  • 9
    Exploration solitaire vécue à la Sageterre en août 2023 avec Shérane Figaro et Isabelle Fortier.
  • 10
    Notes issues d’une exploration guidée par Shérane Figaro, Espaces Aperçus, juillet 2023.
  • 11
    Élaborée et développée par Emilie Conrad, la pratique du Continuum propose une exploration du mouvement continu à travers la respiration et les flux qui traversent le corps. Voir Linda Rabin, « Qu’est-ce que le Continuum? » (s.d.).
  • 12
    Notes issues d’explorations vécues à la Sageterre en août 2023 et à Rurart en juillet 2023.
  • 13
    Extrait d’un exercice somatique proposé par Nayla Naoufal, librement inspiré par la pratique The Small Dance proposée par Steve Paxon, Patricia Kuypers et Emma Bigé dans le cadre des ateliers Élargir son regard sur la danse que j’ai animés en février 2021 pour le RQD.
  • 14
    « […] the multisensory, embodied, and participatory encounter »; « […] contribute to transforming our imaginations and narratives in ways that generate ethical practices. […] By engaging attentively with the installation, the visitors join the entanglements of the performers and participate in co-becoming processes ».
  • 15
    L’acronyme ESANS désigne cinq concepts inspirés des mémoires ancestrales issues des danses traditionnelles haïtiennes qui nourrissent et rythment les créations de Figaro comme son enseignement : Espace, Silence, Ancrage, Naniki (un terme d’origine taïno qui désigne un point de bascule) et Sens.
  • 16
    Céline Roux désigne par « danses performatives » (2007) des œuvres polymorphes et transdisciplinaires qui, dans le champ chorégraphique européen, inscrivent à partir du milieu des années 1990 une distance critique face à la notion de représentation, allant jusqu’à l’effacement de la virtuosité technique du corps dansant.
  • 17
    « […] to liberate the body from structures of political, socio-cultural, and aesthetic hierarchy, bringing them back to their simplest energetic, organic, and perceptive function ».
  • 18
    Exploration proposée par Luce Lainé lors de la résidence Monte Verità dans les Laurentides en mai 2023.
  • 19
    Cette dernière partie provient d’un exercice partagé par Kerwin Barrington à Rurart, en juillet 2023.
  • 20
    Ces propos et les suivants proviennent de Francine Lemay de la ferme La Généreuse, Espaces Aperçus, Rurart, juillet 2023.
  • 21
    Exploration proposée par Philippe Dépelteau durant la résidence Espaces Aperçus à Rurart, juillet 2023.
  • 22
    J’emprunte à Donna J. Haraway (2020 [2016]) l’ajout d’un « h » à ce terme pour souligner notre capacité à répondre au territoire sur lequel nous nous situons.
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