Lorsqu’on lave le linge, les fils perdent leur chemin. Il faut aider le fil à retrouver sa voie exacte. C’est un tissu. Les mots « texte » et « textile » ont la même racine. C’est toujours un fil entouré de plusieurs fils. Quand on a cela sous les yeux, c’est comme de la neige fraîchement tombée. Dans Moby Dick de Melville, il y a un superbe chapitre sur la blancheur. Il décrit précisément ce que ça fait de marcher dans la poudreuse. On a le sentiment d’être le premier homme et de marcher pour la première fois dans la neige. De même, quand les draps du lit viennent d’être changés, on a aussi cette sensation de découvrir une terre nouvelle, une sensation très agréable.

Vadim Jendreyko, La femme aux 5 éléphants

Des histoires de blanc

Dehors il y a la neige et la promesse d’une terre nouvelle dans ce Québec où j’habite depuis quelques mois. De la paix, du silence. Un état de virginité dû, entre autres, à l’effacement des empreintes. De toutes les empreintes. Recommencer, comme si tout était à vivre à nouveau, comme si c’était pour la première fois?

La blancheur muette me happe. M’enivre un peu.

Vertige.

Mes cellules se débattent, résistent et finissent par s’abandonner. Trop habituées à la peur et au spectacle du sang. J’ai pitié d’elles. Je me mets à embrasser ma peau, comme un geste d’ultime empathie.

Les flocons me couvrent de douceur. L’envie de suspendre ma respiration m’envahit. Ça ferait une belle mort, une mort blanche, silencieuse.

Rien à voir avec les mort·es que je côtoyais avant. Avant mon arrivée sur la terre québécoise.

J’y retourne.
Où?
Sur ma terre brûlée.
Pourquoi?
Pour y embrasser les spectres et les cendres.

Les choses de l’art commencent souvent au rebours des choses de la vie. La vie commence par une naissance, une œuvre peut commencer sous l’empire de la destruction : règne des cendres, recours au deuil, retour de fantômes, nécessaire pari sur l’absence.

Georges Didi-Huberman, Génie du non-lieu : air, poussière, empreinte, hantise

Lieu : la douche des Assi au rez-de-jardin de l’immeuble de mon enfance
Fonction : abri pour enfants pendant les bombardements israéliens du Liban-Sud entre 1973-1974
Surface : 1,5 x 1,5 (un carré)

Les enfants :
La famille Kanso (3) : Bassel, Yasser et Lara
La famille Assi (4) : Ali, Zeina, Joumana et Fadel
La famille Haj Ali (4) : Lina, Nabil, Abbass et Ghida
La famille Fakih (4) : Nada, Sana’a, Fadi et Jamal
La famille Fakhreddine (2) : Carine et Nadine
La famille Shmayseni : Afaf, Shaza, et les frères et sœurs (dont j’ai oublié les noms)
La famille Hajjali (2) : Taghrid et sa maman

J’ai longtemps habité la destruction. J’y reviens pour y ramasser des morceaux de moi qui y sont restés. C’est un carré blanc. Tout petit. 1,5 x 1,5 de surface. Si petit qu’il est impossible d’imaginer que presque vingt-cinq enfants au moins s’y abritaient. À gauche, dans cet espace étique, il y a même une laveuse. La laveuse est un autre espace dans l’espace et porte sur son dos les nouveau-nés, dont mon frère.

Dans ce petit carré blanc, les enfants de l’immeuble se retrouvent presque tous les soirs, entre 1973 et 1974, dans une sorte de rendez-vous naïf, où les parents se donnent l’illusion de les protéger, à l’abri des bombardements israéliens sur le sud du Liban.

Fig. 1 : Cicatrice blanche. Nabatieh (Liban), 2023. Photographie de Nadim Kamel.

Une fois adultes, nous avons découvert que deux bonbonnes de gaz étaient accolées à cette petite salle frêle, et qu’une simple brèche aurait suffi à déchiqueter nos corps ainsi que tout l’immeuble.

Mais on ne peut pas nier que cette douche, depuis le moment où elle a été baptisée « abri », n’a cessé d’épouser sa persona, au point que, quand l’étage du dessus s’est fait bombarder, le 27 février 1974, ce petit espace chétif a tenu bon et a accueilli les voisin·es du deuxième qui, par miracle, s’en sont sorti·es avec juste du sang sur le corps, le visage et dans le cœur.

J’y reviens pour la première fois depuis 1974.

J’y entre. Le cœur bat très fort. Mon corps ne me soutient plus. J’essaie, en vain, de respirer profondément. Je touche les murs, j’en fais le tour en quelques secondes. Je me trouve une petite place dans un coin. Je m’y blottis.

Dans les carreaux blancs du mur blanc, plusieurs failles. Stigmates de la peur, reflets des blessures. C’est un lieu rescapé de la guerre, comme moi.

Des tuyaux en fer longent le mur. Des tuyaux verts sur un fond blanc. Comme le signe de l’impur ou de l’impossibilité du pur? Petite, ces tuyaux m’effrayaient un peu. On s’asseyait en dessous, contre le mur, les un·es à côté des autres, dans plusieurs rangées parallèles.

Fig. 2 : Peaux. Textures. Et bruits lointains. Nabatieh (Liban), 2023. Photographie de Nadim Kamel.

La blancheur de la douche n’est pas celle de la neige du Québec. C’est un blanc qui s’apparente plutôt au néant, à la page blanche, à l’impossibilité du récit et à l’impuissance du témoignage.

Le bruit des avions israéliens me revient de loin, de plus en plus assourdissant. Je me bouche les oreilles. Terreur. Une terreur plus grande que moi, plus grande que nous. Quelque chose qui ressemble à une mort ambulante qu’on a toujours portée en nous. Nous, les enfants de la guerre.

Est-ce la mémoire du lieu, celle de mon corps, ou les deux à la fois qui se révèlent à moi dans ce moment d’intimité et de recueillement? Je pleure. Les larmes me viennent aussi de très loin.

Pour me distraire, je me plais à imaginer ces tuyaux verts en branches d’arbres. Ou plutôt des racines d’arbres qui auraient défoncé le sol d’elles-mêmes pour offrir un peu d’oxygène à un espace et à des spectres privés d’extérieur. Des racines d’olivier? Le magnifique olivier du jardin de ma grand-mère…

Apaisement.

Quand l’enfance a été privée d’horizon vert, et que l’espace extérieur est source de danger, de peur et de scénarios d’horreur, l’enfant de la guerre n’a d’autre choix que de se tourner vers lui-même et de se créer son propre abri. Il construit son dedans, coupé de tout prolongement vers le dehors. Toutefois, l’espace intérieur a beau s’élargir, l’imagination se dilater, le corps devenir univers, l’enfant de la guerre demeure un estropié de la nature, un orphelin de la terre. Il lui manquera, toute sa vie, ce qui fait intrinsèquement et naturellement de lui un concitoyen de la planète.

Ceci n’est pas une matrice. Nabatieh (Liban), 2023. Vidéo de Nadim Kamel.

On aurait dit que les quatre murs de cette douche avaient sculpté mon corps, la conscience que j’en avais et mon rapport à l’espace. Un moule dans lequel mon corps d’enfant avait longtemps été placé. Depuis, j’ai toujours eu du mal avec la nature et les espaces ouverts dont je ne soupçonnais pas l’existence et auxquels je ne savais pas que j’avais droit. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à faire tout à fait confiance à l’extérieur, au sans-mur, au sans-toit. Encore aujourd’hui, les quatre murs de mon abri sont incrustés en moi : je m’y cache souvent. J’y reviens toujours. Il me semble aussi qu’à partir de là, il m’était difficile de visualiser l’horizon, de me projeter dans l’avenir, comme si, dans la vie, il y avait toujours les quatre murs de la douche qui bloquaient la vue ou l’accès à ce qui était plus loin.

Il est des rencontres toutes vertes sous un ciel tout bleu…

Face au rez-de-chaussée, Ammo Adel (Tonton Adel) a planté le terrain qui, autrefois, était aride, et où il nous était interdit de jouer, par peur des mines. Je sors de la douche, puis je passe la porte d’entrée pour entrer dans ce petit nouveau monde, comme on entre en Dieu, avec toute la fébrilité de mon petit cœur…

Tu es ce jardin que j’ai toujours rêvé d’avoir. Un mûrier, le plus beau que j’aie jamais vu, un pamplemoussier, un clémentinier, et des arbres et des plantes et des fleurs…

Je me déchausse pour mieux nous connaître.

Corps. Nabatieh (Liban), 2023. Vidéo de Nadim Kamel.

Petite, je rêvais de marcher pieds nus. On me l’interdisait, par souci d’hygiène. La terre, c’était donc sale? Encore une amputation.

J’y enfonce les pieds et je savoure cette sororité infinie avec la terre. Mon souffle se ralentit. J’ai l’impression que mes bras se rallongent. J’embrasse tout ce qui s’offre à moi, sans la moindre retenue. Mon cœur se dédouble? Je me surprends à murmurer des prières ou à chantonner avec le vent. Je deviens feuille. Puis je souris à l’insecte invisible qui me pique. L’envie de m’allonger par terre et d’accueillir les mots qui me viennent me prend aux tripes. J’écris.

Tout comme Arthur Rimbaud, « j’ai embrassé l’aube d’été », pour la deuxième fois.

La première fois c’était quand j’avais huit ans, dans une autre ville que celle qui m’a vue naître et qu’on a fuie quelques années auparavant. Je m’en souviens encore. Ma nounou, Souhaila, devait rejoindre une amie à elle. C’était un dimanche. Elle a voulu m’emmener, et on a fini par obtenir la permission, à coups de larmes, de vraies larmes d’une vraie détresse, celle d’avoir toujours interdit à mon corps d’enfant le contact avec la nature. On traverse la rue, les ruelles, les immeubles, les bruits de la ville. Et on arrive, soudain, face à un immense champ. Elle ne me l’avait pas dit. Je suis face à l’horizon, presque sans frontières, et avec d’autres créatures terrestres. Des pierres, des rochers, de l’herbe, des fleurs, des plantes, de la terre… C’est là où j’ai touché, pour la première fois, aux feuilles de thym, de chicorée, de mauve. C’est là que j’ai vu, pour la première fois, une coccinelle, une vraie coccinelle, marcher sur mes petits doigts sans ma permission et me quitter aussitôt pour d’autres besognes plus urgentes. Le bonheur, ça doit, quelque part, ressembler à ça.

Quand les spectres, le sable et d’autres créatures cohabitent…

Mais, « depuis que rien n’était plus », l’enfant lui-même se sentait en sa propre maison – son lieu de naissance en cendres – « tout autre », « comme arrivé d’un lointain pays ».

Georges Didi-Hubermann, Génie du non-lieu : air, poussière, empreinte, hantise

De l’autre côté du jardin d’Ammo Adel, il y a ce qui reste de la terrasse de l’appartement du deuxième étage, bombardé en février 1974.

De loin, seulement de loin, on a l’impression d’un spectacle de grande désolation. Des pneus et des sacs de sable partout, une vieille porte délabrée, des pots de fleurs vides et arides, des fenêtres brisées avec des morceaux de nylon dessus… beaucoup de poussière. Autant d’objets qui enferment la mémoire de l’immeuble et celle de la famille Fakhreddine, qui y a connu des naissances et y a frôlé la mort.

Entre sable et poussière, l’être humain a la saveur de ses origines et de sa fin.

J’imagine des dialogues entre le sable et le soleil.

Le soleil. – Je ne comprends pas pourquoi t’as déserté les plages, ni pourquoi tu te retrouves là, un peu paumé, et moins beau.
Le sable. – Je ne comprends pas ton indifférence face à la mort. T’infiltrer partout avec insouciance comme si de rien n’était?

On entassait des sacs de sable, les uns sur les autres, partout devant les fenêtres et les portes, comme une sorte de rempart face aux bombes sionistes.

Prison. Partout, on avait l’impression d’être au sous-sol, quelque part, dans un abri.

Je m’approche quand même des décombres. Et plus je m’approche, plus je m’aperçois qu’il y a autre chose que de l’absence. Il y a là des vies. Beaucoup de plantes dites « sauvages », mes préférées, celles qui existent avant et après moi, y poussent librement. Elles semblent tranquilles. Et parmi elles, une vigne qui se faufile partout, appelée vigne des bois, se fraye un chemin de vie dans un champ de mort.

Gratitude.

Pèlerinage

J’ai connu les champs de mort. Littéralement.

Un jour, alors que je n’avais que quatre ans, ma mère m’a dit : « Si tu vois un jouet par terre, ne t’en approche pas! Les enfants qui l’ont fait en ont perdu la main, la jambe ou la vie. Promets-moi de ne pas y toucher! »

Demander à un enfant de ne pas toucher à un jouet, c’est tuer son enfance.

Ce n’est que plus tard, bien plus tard que je me suis souvenue de ces paroles de maman. Ma première réaction a été de vouloir m’assurer si oui ou non l’événement des jouets piégés était vrai; s’il était bel et bien documenté et archivé. Ma mémoire l’a si longtemps camouflé, presque enterré. Effectivement, beaucoup d’enfants ont perdu un membre de leur corps, si ce n’est leur vie entière, en ayant ramassé ces jouets mortuaires que les avions israéliens nous envoyaient. Beaucoup d’enfants, en réalité, en sont morts et continuent d’en mourir.

L’enfant, l’olivier et l’éternité

۞ ٱللَّهُ نُورُ ٱلسَّمَـٰوَٰتِ وَٱلْأَرْضِ ۚ مَثَلُ نُورِهِۦ كَمِشْكَوٰةٍۢ فِيهَا مِصْبَاحٌ ۖ ٱلْمِصْبَاحُ فِى زُجَاجَةٍ ۖ ٱلزُّجَاجَةُ كَأَنَّهَا كَوْكَبٌۭ دُرِّىٌّۭ يُوقَدُ مِن شَجَرَةٍۢ مُّبَـٰرَكَةٍۢ زَيْتُونَةٍۢ لَّا شَرْقِيَّةٍۢ وَلَا غَرْبِيَّةٍۢ يَكَادُ زَيْتُهَا يُضِىٓءُ وَلَوْ لَمْ تَمْسَسْهُ نَارٌۭ ۚ نُّورٌ عَلَىٰ نُورٍۢ ۗ يَهْدِى ٱللَّهُ لِنُورِهِۦ مَن يَشَآءُ ۚ وَيَضْرِبُ ٱللَّهُ ٱلْأَمْثَـٰلَ لِلنَّاسِ ۗ وَٱللَّهُ بِكُلِّ شَىْءٍ عَلِيمٌ

Dans la Sourate coranique La Lumière (24.35), Dieu est désigné par la Lumière des cieux et de la terre. Sa Lumière est comparée à une lampe dont le combustible proviendrait de l’olivier, arbre béni.

Ahmad Moukalled, l’enfant de cinq ans, est mort sous un olivier.

Ahmad a cinq ans. L’olivier en a au moins cinquante. C’est un vendredi. Ses parents ont rejoint d’autres parents dans un jardin public pour offrir aux enfants un peu de joie et d’air frais.

Un déjeuner sur l’herbe, comme dirait Manet, sous un olivier.

Ahmad et son frère jouent avec d’autres enfants sous l’olivier de cinquante ans. Pendant tout juste trois minutes. Trois minutes suffisent pour qu’Ahmad ait le temps d’attraper une chose toute colorée entre les mains et de se faire ouvrir les entrailles. Le garçon de cinq ans tient bon pendant quatre heures. Mais son ventre, si fragile, si petit, n’a pas pu résister à la férocité de la jolie balle explosive jetée sous l’olivier.

Ahmad, l’enfant de cinq ans, est mort le 12 février 1999.

L’olivier de cinquante ans était-il né pour ce carnage?

Et puis il y a eu Ayman et Houssam Kobeissi,
Bilal Zehré,
Ayoub Ayoub
et d’autres, sur d’autres parcelles de la terre du Liban-Sud.

En 2019, et sous le même olivier de cinquante ans, un autre garçon, Ali Maatouk, est mort, lui aussi à cinq ans, en attrapant, cette fois, une belle balle orange. Une jolie petite balle orange, super attirante, pleine de matière explosive – l’un de ces « cadeaux » qu’Israël avait imaginés et fabriqués pour les enfants de mon pays.

On a, depuis cet incident, tué l’olivier de cinquante ans, né dans sa propre terre, comme ses ancêtres, lui qui baignait dans l’huile et la lumière.

Le deuil est un chemin. Il nous amène à comprendre que nos vies et nos morts sont entremêlées, que nous les partageons1« Grief is a path to understanding entangled shared living and dying ». Cette citation a été traduite par mes soins..

Donna J. Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene
Fig. 3 : Mausolée. Nabatieh (Liban), 2023. Photographie de Nadim Kamel.

J’ai rendu visite à la tombe de l’olivier, où Ahmad Moukalled et Ali Maatouk, les enfants de cinq ans, avaient trouvé la mort là où ils croyaient pouvoir vivre-avec, jouer-avec, courir-avec et grandir-avec la terre.

Devant le mausolée, je me prosterne pour ce double deuil : la mort de l’être humain et la mort de l’arbre. Le jardin public est devenu un stationnement pour les voitures du quartier. Il ne reste aucune trace de l’arbre. On a encerclé son spectre de pierres. Je m’assois là longtemps. J’allume une bougie. Je me force à réentendre le rire des enfants, juste avant le moment fatidique, et à ressentir l’ivresse de l’olivier, comme un ultime remède à mon cœur meurtri.

Fig. 4 : Sans titre. Nabatieh (Liban), 2023. Photographie de Nadim Kamel.

Au loin, le soleil disparaît de plus en plus.

Le sang des enfants et le corps de l’arbre sont devenus composts inséparables.

J’aimerais, un jour, qu’on m’enterre au Liban, dans mon village, à côté de mon père, à l’ombre d’un olivier.

L’olivier, son tronc, ses feuilles. Et ma finitude. Nabatieh (Liban), 2023. Vidéo de Nadim Kamel.
Notes
  • 1
    « Grief is a path to understanding entangled shared living and dying ». Cette citation a été traduite par mes soins.
Bibliographie

DIDI-HUBERMAN, Georges (2001), Génie du non-lieu : air, poussière, empreinte, hantise, Paris, Minuit, « Fable du lieu ».

HARAWAY, Donna J. (2016), Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, « Experimental Futures ».

JENDREYKO, Vadim (2009), La femme aux 5 éléphants, Zurich, Mira Film; Berlin, Filmtank.

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