GUAY, Hervé, Louis Patrick LEROUX et Sandria P. BOULIANE (dir.), La culture au Québec au temps de la pandémie : réaction, adaptation, normalisation, résistance et hybridation, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Nouvelles études québécoises », 2024, 440 p.
Rédigé pour l’essentiel entre mars 2020 et mars 2021, soit pendant les deux premières vagues de la pandémie de COVID-19 au Québec, cet ouvrage collaboratif présente une réflexion à chaud sur les impacts des confinements successifs et des restrictions imposées par la santé publique sur les arts à Montréal et dans l’ensemble de la province. La chanson, l’enseignement des arts, les pratiques muséales, la musique, le théâtre, la télévision, les arts visuels, le cirque et la danse sont tour à tour la matière de ses vingt-huit chapitres. Le projet ressort d’une initiative de Lise Bizzoni, coordonnatrice scientifique du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture au Québec (CRILCQ), qui, dès la mi-mars 2020, proposait à un comité d’acteur·trices des milieux universitaires, artistiques et culturels de tenir une archive collaborative qui rendrait compte « en direct » de l’impact de la crise sanitaire sur le secteur des arts dans sa totalité. Le CRILCQ a ainsi mis en œuvre de façon impromptue un véritable réseau stratégique regroupant des organismes gouvernementaux (tels l’Institut de la statistique du Québec et son Observatoire de la culture et des communications), des instances artistiques, des chaires de recherche, des associations régionales et des institutions muséales. Sous la direction de Charlotte Moffet, un vaste recensement des initiatives de toutes sortes lancées tant par des individus que par des milieux institutionnels a permis de sonder, au-delà des confinements, les personnes impliquées au moment où se dessinaient de profondes transformations des modes de production et de diffusion de la culture.
Cette démarche impressionne aujourd’hui par son exceptionnelle ampleur dans un contexte de communications sociales limitées par les restrictions sanitaires et les confinements. Il n’est pas étonnant qu’elle ait abouti à la tenue d’une rencontre s’intitulant Réagir, créer, persévérer : les initiatives culturelles québécoises au temps de la COVID-19 (2021) et réunissant « une soixantaine d’acteurs des milieux de la recherche et de la culture, issus de 14 universités, institutions d’enseignement et de recherche canadiennes et internationales, puis de 14 organismes et associations » (58-59). Cet événement venait clore ce qui était devenu au fur et à mesure une forme particulière de recherche-action, une manière de « penser la mise en mémoire du présent » (47) grâce à l’élaboration d’un registre quasi complet des sources d’information disponibles. La culture au Québec au temps de la pandémie : réaction, adaptation, normalisation, résistance et hybridation (2024) rassemble les actes de ces journées d’étude de synthèse, de même que de nombreuses enquêtes, témoignages personnels et comptes rendus de projets qui se sont ajoutés par la suite. Hervé Guay, Louis Patrick Leroux et Sandria P. Bouliane, responsables de la préparation du manuscrit, semblent avoir privilégié un certain niveau de spontanéité dans la coordination des chapitres, de sorte que l’ouvrage reflète une certaine proximité avec les événements et les contraintes de la pandémie.
Le volume nous invite à considérer une très grande variété d’approches méthodologiques. Les témoignages personnels s’entremêlent aux articles d’analyse, aux enquêtes de terrain, aux procès-verbaux de réunions virtuelles et aux transcriptions de tables rondes. Moffet évoque les défis posés par l’encadrement vertical d’informations fusant de toutes parts : « Alors que la masse des données continue de prendre de l’ampleur, il faut réfléchir à la délimitation temporelle du corpus, à la fin de la collecte de données. La décision n’est pas évidente, parce que les dates de reprise des activités varient selon les secteurs culturels » (53). L’ensemble des chapitres du volume révèle d’ailleurs toute la complexité des pratiques artistiques au Québec.
Dans son recensement des effets de la pandémie sur les organismes anglo-québécois de production et de diffusion de la culture, Jason Camlot rappelle, par exemple, le besoin de collaboration ressenti par l’ensemble du milieu, tous et toutes cherchant à apprendre les rudiments du virtuel et à mesurer ce qu’il était possible de préserver de l’art en présentiel en dépit des contraintes imposées. La diffusion d’événements littéraires, tel le club de lecture Violet Hour, sur des plateformes comme Zoom pouvait compenser l’absence de rencontres en personne, mais elle semblait aussi grandement appauvrir, selon Camlot, la vivacité des échanges. Tout en faisant montre d’optimisme, plusieurs autres contributeur·trices rappellent néanmoins l’épuisement moral qui a fini par entourer le recours au virtuel pendant la première année de la pandémie. Camlot en fait lui-même le constat : « Par visioconférence, il était impossible de sentir la présence du public, dont les rangs se sont rapidement dégarnis » (109-110).
Si les spectacles d’humour, la production télévisuelle et la transformation des musées et des galeries d’art occupent une place de choix dans les études et témoignages rassemblés, le théâtre reste assez peu évoqué, à l’exception d’un bref compte rendu de Nancy Perron sur l’annulation du Festival St-Ambroise Fringe à Montréal. Il est vrai qu’Hervé Guay, Claudia-Barbara Sévigny-Trudel et Luc Drapeau réalisent une étude qualitative intéressante, quoiqu’assez limitée – onze personnes seulement ayant participé aux groupes de discussion –, sur le bouleversement des habitudes des spectateur·trices de théâtre et de danse. Ceux·celles-ci n’attendaient pourtant que le feu vert des autorités publiques pour reprendre le chemin des spectacles en présentiel. Une assez grande place est par ailleurs accordée au cirque, auquel Leroux consacre un article très éclairant. Il y met en lumière la vulnérabilité particulière de ce secteur artistique peu subventionné et ses capacités de résilience face aux transformations socioéconomiques. Leroux note que, dans le contexte pandémique, le secteur circassien s’est largement « recentré sur son territoire, ce qui a encouragé les artistes et les compagnies à réinvestir les lieux familiers, affectifs, proximaux » (156). D’autres témoignages, comme celui de Nathalie Dupont et Karolann St-Amand sur les démarches entreprises par la galerie Axart à Drummondville, montrent l’impact positif du numérique dans la mesure où l’image virtuelle a semblé donner une nouvelle vie aux installations et performances des artistes. Il en est de même, selon Prune Lieutier, pour le marché du livre en format numérique, qui a connu une expansion notable durant les premiers mois de la pandémie.
Cet ouvrage doit être abordé de façon sectorielle. En dépit des repères chronologiques fournis dans le chapitre d’introduction par les coordonnateur·trices du volume, la succession des points de vue, où chacun·e évoque à son tour son expérience des restrictions sanitaires, engendre d’inévitables redites et un effet d’engorgement des données accumulées. Reflet du désarroi qui s’est emparé du monde des arts et du spectacle durant les premières vagues de la COVID-19, le volume témoigne d’une réflexion embryonnaire sur l’impact à long terme de la mise en pause d’une bonne part de la culture québécoise. Au moment de rédiger leur part de l’ouvrage ou de rendre compte des enquêtes menées auprès du public, plusieurs estimaient que les habitudes de consommation changeraient de façon définitive et que la diffusion des arts vivants ne serait plus jamais la même. En décembre 2021, Marie-Eve Skelling Desmeules écrivait que le « confinement [avait] en quelque sorte déconfiné les arts en permettant un accès différent à des œuvres, à des compagnies, à des rencontres, à des expériences qui n’auraient pas nécessairement été possibles en temps normal » (234). Cependant, ce décloisonnement a été vécu par d’autres comme une privation de la présence, une fracture dans le corps vital de la scène culturelle. La parution de ce « recensement des initiatives culturelles mises en œuvre au temps de la COVID-19 » (60) témoigne donc d’une période d’entre-deux où se sont côtoyés le doute et l’espoir et où tous·tes et chacun·e s’interrogaient sur l’avenir des modes de diffusion et de réception des arts vivants, tout en attendant avec impatience la lueur d’un dénouement.
