Le Tage est plus beau que le fleuve qui traverse mon village,
Mais le Tage n’est pas plus beau que le fleuve qui traverse mon village
Parce que le Tage n’est pas le fleuve qui traverse mon village.
[…]
Peu de gens savent quel est le fleuve de mon village,
Et où il va
Et d’où il vient.
Et ainsi, parce qu’il appartient à moins de gens,
Le fleuve de mon village est plus libre et plus grand.1XX – O Tejo é mais belo que o rio que corre pela minha aldeia. Dans «O Guardador de Rebanhos», Poemas de Alberto Caeiro. Fernando Pessoa, Lisboa, Ática, 1946 (10ª ed. 1993).

Le fleuve de mon village, le fleuve de mon enfance, est une rivière, le Rio Salgado, à l’intérieur du Ceará, un État du nord-est du Brésil. Il s’agit d’une rivière éphémère. Pendant les vacances de décembre, l’enfant que j’étais pouvait le traverser sans se mouiller les chevilles. Pendant les vacances de juillet, en revanche, la rivière devenait une hydre menaçante et gigantesque sous mes yeux. Encore fallait-il que le miracle des pluies d’automne ait eu lieu cette année-là. Ce souvenir d’enfance apparaît à mes yeux d’adulte et de chercheur en arts de la scène comme une analogie précise de la représentation théâtrale : un wadi2Un wadi désigne un cours d’eau temporaire caractéristique des régions arides et semi-arides, notamment en Afrique du Nord, au Moyen-Orient ainsi que dans certaines zones du Nordeste du Brésil. Il s’agit le plus souvent d’un lit fluvial à sec pendant une grande partie de l’année, qui ne se remplit qu’à la suite de pluies rares mais parfois intenses. Dans une perspective élargie, le wadi peut être appréhendé comme un espace de mémoire hydrologique et paysagère, où l’absence apparente d’eau n’exclut pas des dynamiques écologiques, symboliques et culturelles complexes., mélange de matière et d’enchantement, manifestation de quelque chose qui est là et qui bientôt n’est plus là, un événement qui se fait et se défait chaque année, à chaque saison, à chaque répétition, à chaque représentation, produisant le même et le différent, et suscitant chez les plus passionné·es la présence d’un miracle.

Fig. 1 : Le Rio Salgado dans deux circonstances distinctes : pendant la saison des pluies (2017) et pendant la saison sèche (2018), lors de son passage à Aurora (Ceará, Brésil). Photographies de Luiz Neto.

Considérant le théâtre comme un champ fertile pour l’expérimentation de nouvelles formes de relation entre les êtres humains et l’environnement, je cherche à contribuer au débat autour des notions d’écologie profonde3L’écologie profonde, concept formulé par le philosophe norvégien Arne Næss dans les années 1970, désigne une approche environnementale qui remet en question l’anthropocentrisme en affirmant la valeur intrinsèque de tous les êtres vivants, indépendamment de leur utilité pour l’être humain. Elle propose une transformation des rapports entre humains et non-humains, fondée sur des principes d’interdépendance, de respect du vivant et de réduction de l’empreinte humaine sur les écosystèmes. et d’intelligence collective, en explorant de quelles manières la scène peut fonctionner comme un laboratoire sensible de transition vers d’autres formes d’existence et de coexistence.

Ce texte est construit comme un exercice à la fois personnel et institutionnel qui articule des observations sur des processus artistiques et des réflexions issues des recherches que je mène, accompagne ou supervise à l’école supérieure d’art Célia Helena (ESCH) de São Paulo4L’Escola Superior de Artes Célia Helena cherche à intégrer des étudiant·es provenant de diverses régions du pays, y compris de la vaste zone métropolitaine. Ce souci d’intégration reflète un engagement en faveur de l’inclusion qui se matérialise par des actions de soutien prenant en compte les différents niveaux de vulnérabilité sociale des étudiant·es, y compris des personnes réfugiées qui cherchent à reconstruire leur parcours au Brésil. Cette vocation pour la promotion d’un environnement pédagogique multiculturel incite la recherche continue de partenariats internationaux, élargissant les perspectives et renforçant les échanges académiques et artistiques. L’école entretient des relations internationales avec plusieurs institutions, parmi lesquelles la London Academy of Music and Dramatic Arts, l’Académie des arts dramatiques de Stockholm et la New York Film Academy, et a établi des accords d’échange avec l’Escola Superior de Música e Artes Cênicas, à Porto, l’Escola Superior de Educação de Coimbra, le Centro Universitario de Artes – Transforming Arts Institute, à Madrid, et l’Université Côte d’Azur, à Nice.. Il vise à comprendre comment la scène peut devenir un espace d’expérimentation et de sensibilisation écologique où les arts du spectacle activent des formes alternatives de perception et d’engagement face aux enjeux environnementaux. La notion de « contamination »5Chez Anna Lowenhaupt Tsing, la notion de « contamination » ne renvoie pas d’abord à une pollution au sens négatif, mais à un processus relationnel par lequel des êtres, des milieux et des pratiques hétérogènes entrent en contact et se transforment mutuellement. La contamination désigne ainsi des rencontres imprévisibles, souvent situées dans des contextes de perturbation écologique et sociale, où émergent de nouvelles formes de vie, d’organisation et de sens. Elle permet de penser le vivant comme fondamentalement interdépendant, marqué par des interactions non linéaires et des cohabitations parfois précaires, mais néanmoins productives. d’Anna Lowenhaupt Tsing (2015) résonne inévitablement ici en raison de la nature du sujet et de sa vocation interspécifique à produire une profusion d’histoires troublées à partir desquelles nous espérons produire de la connaissance : « Dans ce livre, rester en vie, quelle que soit l’espèce considérée, signifiera que sont requises des collaborations viables. Et collaborer impliquera que le travail collectif se réalise au-delà des différences : ce qui constitue bien la marque de fabrique des contaminations. Sans collaborations, nous sommes tous morts. » (Tsing, 2017 : 65-66)

Tsing dira aussi : « Pire encore, la diversité contaminée est récalcitrante au type de ‟bilan” qui est devenu la marque de fabrique de la connaissance moderne. La diversité contaminée n’est pas seulement particulière et historique, toujours changeante, elle est aussi relationnelle. » (Tsing, 2017 : 74)

Je pars volontairement d’informations quelque peu discontinues et hétérogènes, parce que je mets en question le caractère arbitraire et réducteur de la continuité, souvent équivoque et pourtant inlassablement défendue, entre « information », « connaissance » et « apprentissage » (Larossa Bondía, 2002). Je partage la croyance selon laquelle la crise narrative contemporaine repose précisément sur l’inondation d’informations auxquelles nous sommes soumis·es, laissant à la recherche – ou à mes recherches en particulier – la tâche de construire une narration pensée comme un dévoilement de futurs possibles (Han, 2024).

Les villes et les rivières enfouies

São Paulo a été fondée il y a environ quatre cent cinquante ans par des jésuites portugais, à côté d’un village indigène situé à la confluence de deux rivières, le Piratininga, qui fut plus tard appelé Tamanduateí, et le Rio Anhangabaú. Aujourd’hui, la plupart des habitant·es de São Paulo ne saurait indiquer l’emplacement de ces deux rivières dans la ville. Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, un projet d’urbanisation visant à augmenter l’espace bâti et à reproduire le modèle de voies publiques radiales – comme celui que l’on trouvait notamment à Lyon, en France – a induit la canalisation et l’enfouissement total ou partiel des deux rivières. Désormais, la population n’est plus en mesure de les voir, leur fonction étant réduite à canaliser les eaux usées de la ville. 

Les rivières coulent sous contrôle, silencieusement, à l’abri des regards.

En 2012, la compagnie théâtrale AutoRetrato6Autoportrait. a abordé cette question dans un spectacle déambulatoire intitulé Origem Destino7Origine Destination.. Le départ du spectacle était annoncé par le son des cloches de la Cathédrale Sé, dans le centre de la ville. Une actrice informait les spectateur·ices que le parcours s’orienterait en direction du Rio das Almas et longerait le ruisseau Bixiga vers la rivière Saracura, jusqu’à atteindre la rivière Jurubatuba. L’itinéraire décrit a été suivi à la lettre, mais le parcours s’est déroulé dans des rues pavées bordées de magasins.

Fig. 2 : Scène du spectacle Origem Destino (2012). Le fleuve qui coule sous la rue pavée est représenté par un seau d’eau dans lequel la tête de l’un des personnages est plongée. Photographie de Nelson Kao.

À Curitiba8Curitiba est une ville située à 400 km de São Paulo., Leomir Bruch9Étudiant du programme de master professionnel de l’école supérieure d’art Célia Helena (ESCH). parcourt elle aussi l’itinéraire des rivières canalisées, brandissant une bannière sur laquelle on peut lire : « Aqui antes um rio »10Ici avant une rivière., prouvant que le problème ne se limite pas à la ville de São Paulo. Le mot avant est barré, car la rivière est toujours là, même si elle est dénaturée.  La vidéoperformance11Voir l’extrait [en ligne] https://curitibacult.com.br/rios-paranaenses-inspiram-artistas-da-literatura-cinema-e-musica/. [29/04/2025], intégrée à un projet de recherche plus vaste, est en cours de développement12Projet sous la direction des professeur·es Karina Almeida et Junior Romanini..

Fig. 3 : Leomir Bruch brandit une pancarte lors d’une action réalisée en 2023 dans la ville de Curitiba (Paraná, Brésil).
Photographie de Camila Alves.

« Emprisonnez la rivière » – dit un poème de Manoel Bandeira (1886-1968).

Malmenez la rivière
Massacrez la rivière
L’eau ne meurt pas
L’eau est faite
De gouttes impuissantes
Qui un jour seront
Plus grandes que la rivière
Plus grandes que l’océan
Aussi fortes que la glace
La glace polaire
Qui détruit tout.13Le poème est traduit du portugais par l’auteur, [en ligne] https://www.escritas.org/pt/t/57211/trucidaram-o-rio. [29/03/2025]

La glace polaire ne touche pas directement la ville de São Paulo. Cependant, la force des eaux la dévaste périodiquement. Il y a une décennie, une étude de l’Université de São Paulo estimait les dépenses liées aux inondations dans la ville à environ cent cinquante millions d’euro cette année-là. Eduardo Haddad, l’un des auteurs de l’étude, explique ainsi la cause de ces inondations :

La situation est aggravée par les transformations qu’une urbanisation non planifiée ou mal planifiée a entraînées dans l’utilisation des terres, avec l’occupation et l’imperméabilisation des plaines inondables des rivières, en particulier du bassin versant de l’Alto Tietê, et la réduction conséquente du drainage des eaux pluviales lors des fortes pluies. Les ‘îless de chaleur’, générées dans la zone métropolitaine, en raison de la concentration urbaine, contribuent également à l’intensification d’événements extrêmes.14Citation traduite du portugais par l’auteur. Texte original [en ligne] https://www.prefeitura.sp.gov.br/cidade/secretarias/upload/meio_ambiente/arquivos/clipping%2016%20a%2018%20marco.pdf. [29/03/2025]

L’eau ne meurt pas.

Insurgences et espérances

À chaque saison des pluies, l’eau se précipite vers le sol à la recherche de rivières qui n’existent plus, de zones inondables qui n’existent plus, de méandres fluviaux disparus, et c’est ainsi que l’on arrive aux tragédies qui coûtent chaque année des vies humaines. Cherchant une pièce de théâtre pouvant donner corps à une subjectivité et une identité propres au Brésil du XXIe siècle, la compagnie Teatro da Vertigem a choisi de faire d’une rivière polluée la métaphore centrale et la scène de sa performance. Le Rio Tietê est devenu le lieu de cette présentation théâtrale intitulée BR-315Extrait de la performance [en ligne] https://www.teatrodavertigem.com.br/br-3. [29/03/2025]. À l’époque, le metteur en scène de la pièce, Antônio Araújo, affirmait : « Je ressens que le Tietê est une artère enflammée de cette ville » (Fernandes et Audio, 2006 : 25). Des années plus tard, l’actrice Luciana Schwinden16Alors étudiante de notre master sous la direction du professeur Giuliana Simões. a évoqué les souvenirs de sa participation à cette pièce-manifeste. Au moment de la mise en scène, le travail de recherche pour le spectacle et pour la création de personnages grotesques et inquiétants l’a amenée à déclarer : « Maintenant, j’ai un regard plus attentif sur la rivière Tietê, je veux en faire partie et je comprends l’importance de ce travail » (Fernandes et Audio, 2006 : 79).

Fig. 4 : Scène du spectacle BR-3 (2007). Une embarcation pilotée par la troupe passe devant une baraque en flammes.
Photographie de Nelson Kao.

Depuis 2015 à l’ESCH, nous avons également abordé ces questions en travaillant sur le théâtre jeune public. À l’époque, nous avions répondu à un appel à projets issu de deux agences gouvernementales, l’une liée à l’éducation et l’autre à l’environnement, pour encourager la production de pièces pédagogiques qui aborderaient les enjeux de l’utilisation de l’eau à destination des classes de collège. Dans le cadre de ce projet17Projet dirigé par le professeur Liana Ferraz., les étudiant·es ont écrit huit courtes pièces18Les pièces ont été mises en scène par Vitória Cohn et Abel Xavier, tous deux professeurs et chercheurs dans le cadre de notre programme de master., dont quatre ont été jouées dans les écoles publiques de la ville19Voir l’extrait [en ligne] https://celiahelena.com.br/extensao/projeto-ate-debaixo-dagua/. [29/03/25]. L’une de ces pièces, écrite par Raíra Rosenkjar et intitulée Menino Rio20Garçon Fleuve., met en scène un adolescent en crise sous les traits d’un fleuve qui entre en conflit avec son père et que le Maire décide de canaliser. La mère du garçon, la Ville, est incapable d’arbitrer le conflit, et la situation semble se diriger vers une tragédie familiale, évitée grâce à l’intervention soudaine de la grand-mère du garçon, la Forêt. En réponse au même appel à projet, nos collègues physicien·nes et géographes ont produit des modèles informatisés, des applications et des cartes conceptuelles apportant des données sans doute plus précises que les nôtres. Mais lorsque l’art prend position face à la crise de l’Anthropocène21Le terme « Anthropocène » désigne une époque géologique caractérisée par l’impact déterminant des activités humaines sur les systèmes terrestres (climat, biodiversité, cycles biogéochimiques), au point de constituer une force géophysique à part entière. Cette notion, discutée et nuancée dans les sciences humaines, a fait l’objet d’importantes relectures chez Bruno Latour, qui propose de la comprendre moins comme une simple ère dominée par « l’Homme » que comme une reconfiguration des relations entre humains et non-humains. Dans cette perspective, l’Anthropocène invite à repenser les modes d’existence, d’action et de responsabilité à partir d’un monde conçu comme un tissu d’interdépendances où les frontières entre nature et société deviennent instables., son approche affirmée est moins axée sur l’information que sur l’expérience. L’analogie entre Garçon et Fleuve, dans cette pièce écrite et jouée par des jeunes étudiant·es de théâtre pour les enfants des écoles publiques, a eu un impact et un pouvoir de communication immenses.22Livre [en ligne] https://www.celiahelena.com.br/wp-content/uploads/2014/10/Ate-debaixo-dagua.pdf [09/09/25]

Fig. 5 : Étudiant·es de l’Escola Superior de Artes Célia Helena lors d’une présentation du projet Até debaixo d’água (2015).
Photographie d’archive institutionnelle.

Je ne veux pas insister ici sur l’idée romancée selon laquelle notre mission est d’éveiller les enfants à une grande cause écologique, afin que les prochaines générations soient capables de faire face à la catastrophe environnementale provoquée sur la planète. Nous n’avons plus le temps pour cela. Remédier à la catastrophe environnementale est avant tout aujourd’hui le devoir des adultes. Néanmoins, cette tâche complexe et draconienne nous demandera, entre autres, la capacité de communiquer avec les enfants, de penser comme des enfants. Et tout cela, évidemment, dépendra de notre capacité à les écouter véritablement.

Lorsque je parle de pratique incarnée, je défie la dimension exclusivement intellectuelle de la connaissance. En portugais, comme en français, il existe une relation étymologique entre les mots « savoir » et « saveur ». Cette prémisse est profondément ancrée dans le travail de programmation artistique réalisé sur le fleuve São Francisco23Sao Francisco est le plus grand fleuve entièrement situé en territoire brésilien. par Galiana Brasil, étudiante en master, et Kleber Lourenço, son professeur. L’une des actions mises en place dans ce contexte, à Petrolina, dans le cadre de la Mostra 14 de Dança, était un Ajeum24Le mot, ajeum d’origine yoruba, signifie quelque chose comme ‘manger ensemble’. Dans les pratiques religieuses du candomblé au Brésil, l’ajeum est un rite d’hospitalité, où l’on offre de la nourriture consacrée non seulement aux fidèles et croyants de cette religion, mais aussi aux visiteurs., conférence-repas où des danseur·euses, des critiques, des universitaires et des spectateur·rices partageaient une expérience autour de la danse et du territoire tout en mangeant, mêlant saveurs et savoirs25Voir un extrait d’ « Ajeum – Comer, dançar e partilhar os tempos na Mostra 14 de Dança », [en ligne] https://www.iar.unicamp.br/publionline/abrace/hosting.iar.unicamp.br/publionline/index.php/abrace/article/download/5356/5356-Texto%20do%20artigo-15610-1-10-20211216.pdf  [25/03/25].

Une autre partie des travaux menés par Galiana Brasil et Kleber Lourenço croisait de manière encore plus directe l’art, la rivière et l’écologie profonde. Je parle ici d’un atelier de pratique créative du mouvement non seulement inspiré par le territoire du fleuve São Francisco, mais littéralement immergé dans les eaux de celui-ci. Les participant·es y ont développé un travail de mouvement prenant pour thème l’environnement, et pour partenaire le fleuve lui-même.

Fig. 6 : Artistes en performance dans le fleuve São Francisco (Petrolina, Brésil) pendant la pandémie de covid-19 (2021).
Photographie de Fernando Pereira.

En 2021, l’occupation du fleuve en tant qu’espace scénique a subi un protocole de sécurité limitant l’interaction physique, suivant les recommandations liées à la pandémie de covid-19. Le fleuve devint alors un lieu sûr pour la convivialité, mais aussi un « théâtre », peut-être le seul en fonctionnement à ce moment-là. La célébration collective de corps immergés dans les eaux est une « technologie » ancestrale, porteuse de marques symboliques et indéniables d’unité, de proximité et de communion entre les personnes et la nature. Le visage du fleuve servait ainsi de « miroir multiplicateur de vie créative au milieu des reflets sombres de la mort » (Brasil, 2023 : 54). Le même fleuve sert de lieu pour la recherche d’Alzyr Brasileiro et son concept de cartohydrographie dans le projet Transcender na Cena26Transcender sur scène., fusionnant cartographie et hydrographie pour la représentation graphique des corps T+ (travestis, transsexuels et autres identités trans) qui habitent les rives du fleuve. Le São Francisco devient ainsi une métaphore de la fluidité artistique et de la résilience face aux défis auxquels ces communautés sont confrontées. La recherche artistique revalorise les récits des populations riveraines trans à travers des ateliers et des actions immersives, leur permettant de se réapproprier leur territoire et leur histoire. En tant qu’espace d’expression, le théâtre devient un outil de résistance, célébrant la force et la beauté des personnes T+ du Sertão. Cette démarche vise à garantir la visibilité, le respect et la dignité des corps trans, tant dans la société que dans le domaine artistique (Brasileiro, 2024).

Après avoir traversé la ville de São Paulo, le fleuve Tietê parcourt environ six cents kilomètres jusqu’à son embouchure. Tout au long de son trajet et malgré leur efficacité discutable, aucun projet d’ingénierie environnementale n’est répertorié.

Avant de devenir chercheur en arts du spectacle, j’étais ingénieur et je me consacrais à la recherche dans le domaine de l’ingénierie environnementale. L’une de mes premières recherches portait sur un réservoir dégradé situé sur l’un des campus de l’Université fédérale du Ceará, où j’étudiais. Il était courant, lors de réunions scientifiques, qu’on me demande : « Quelle action d’ingénierie pensez-vous utile pour résoudre le problème de la dégradation du réservoir ? »  Ma réponse était toujours la même : « aucune ». C’était une provocation. Je voulais dire que la pyrotechnie technologique ne résoudrait pas un problème créé précisément par l’utilisation pyrotechnique des technologies, dans une chaîne infinie de causes et de conséquences de plus en plus néfastes, et qu’il faudrait plutôt « ne rien faire », c’est-à-dire « faire moins » : moins construire, moins polluer, moins intervenir. Si je me posais la même question aujourd’hui et que j’y réfléchissais en tant que chercheur en théâtre, je crois que je donnerais encore la même réponse.

Mais voici une autre perspective possible : s’il y a quelque chose à faire, ce n’est pas tant en intervenant sur le réservoir Santo Anastácio ou le Tietê, mais en nous-mêmes. Si nous acceptons les prémisses de l’écologie profonde, nous accepterons également que la compréhension des rivières dépend de notre capacité à devenir, nous-mêmes, des rivières. Je ne parle pas nécessairement d’un appel mystique, mais surtout d’un pli ontologique et d’une pratique incarnée. Le pli ontologique auquel je fais référence semble être une connaissance largement partagée par les peuples autochtones, et c’est ce qui amène le penseur yanomami27Les Yanomami sont un peuple autochtone vivant dans la région amazonienne à la frontière entre le Brésil et le Venezuela. Au Brésil, leur territoire est reconnu sous la forme de la Terre Indigène Yanomami, située principalement dans les États de Roraima et d’Amazonas. Les Yanomami ont été au centre de mobilisations importantes en raison des menaces pesant sur leur territoire, notamment liées à l’exploitation minière illégale, aux maladies introduites et à la déforestation. Davi Kopenawa (2015) à déclarer sans détour que tous les organismes et entités de la forêt peuvent exister et existent parfois en nous, les humain·es, et que le déséquilibre de cette relation peut avoir des conséquences terribles pour l’humanité, notamment l’événement de la chute du ciel. Pour devenir une rivière, je ne vois pas d’autre chemin que celui qui traverse le territoire de la culture, et surtout le territoire des arts. Il est essentiel que nous devenions la scène où se jouent les dynamiques du spectacle vivant. Sans une connaissance véritablement incarnée, il n’existe aucun moyen de relever les défis criants de notre époque. Voici le Rio Tietê, lors de son passage dans la ville de Barra Bonita, à environ trois cents kilomètres de São Paulo. L’enfant, les pieds dans l’eau, est ma fille.

Fig. 8 : Enfant les pieds dans l’eau du fleuve Tietê, à Barra Bonita (São Paulo, Brésil, 2015).
Photographie de Marcos Barbosa.
Notes
  • 1
    XX – O Tejo é mais belo que o rio que corre pela minha aldeia. Dans «O Guardador de Rebanhos», Poemas de Alberto Caeiro. Fernando Pessoa, Lisboa, Ática, 1946 (10ª ed. 1993).
  • 2
    Un wadi désigne un cours d’eau temporaire caractéristique des régions arides et semi-arides, notamment en Afrique du Nord, au Moyen-Orient ainsi que dans certaines zones du Nordeste du Brésil. Il s’agit le plus souvent d’un lit fluvial à sec pendant une grande partie de l’année, qui ne se remplit qu’à la suite de pluies rares mais parfois intenses. Dans une perspective élargie, le wadi peut être appréhendé comme un espace de mémoire hydrologique et paysagère, où l’absence apparente d’eau n’exclut pas des dynamiques écologiques, symboliques et culturelles complexes.
  • 3
    L’écologie profonde, concept formulé par le philosophe norvégien Arne Næss dans les années 1970, désigne une approche environnementale qui remet en question l’anthropocentrisme en affirmant la valeur intrinsèque de tous les êtres vivants, indépendamment de leur utilité pour l’être humain. Elle propose une transformation des rapports entre humains et non-humains, fondée sur des principes d’interdépendance, de respect du vivant et de réduction de l’empreinte humaine sur les écosystèmes.
  • 4
    L’Escola Superior de Artes Célia Helena cherche à intégrer des étudiant·es provenant de diverses régions du pays, y compris de la vaste zone métropolitaine. Ce souci d’intégration reflète un engagement en faveur de l’inclusion qui se matérialise par des actions de soutien prenant en compte les différents niveaux de vulnérabilité sociale des étudiant·es, y compris des personnes réfugiées qui cherchent à reconstruire leur parcours au Brésil. Cette vocation pour la promotion d’un environnement pédagogique multiculturel incite la recherche continue de partenariats internationaux, élargissant les perspectives et renforçant les échanges académiques et artistiques. L’école entretient des relations internationales avec plusieurs institutions, parmi lesquelles la London Academy of Music and Dramatic Arts, l’Académie des arts dramatiques de Stockholm et la New York Film Academy, et a établi des accords d’échange avec l’Escola Superior de Música e Artes Cênicas, à Porto, l’Escola Superior de Educação de Coimbra, le Centro Universitario de Artes – Transforming Arts Institute, à Madrid, et l’Université Côte d’Azur, à Nice.
  • 5
    Chez Anna Lowenhaupt Tsing, la notion de « contamination » ne renvoie pas d’abord à une pollution au sens négatif, mais à un processus relationnel par lequel des êtres, des milieux et des pratiques hétérogènes entrent en contact et se transforment mutuellement. La contamination désigne ainsi des rencontres imprévisibles, souvent situées dans des contextes de perturbation écologique et sociale, où émergent de nouvelles formes de vie, d’organisation et de sens. Elle permet de penser le vivant comme fondamentalement interdépendant, marqué par des interactions non linéaires et des cohabitations parfois précaires, mais néanmoins productives.
  • 6
    Autoportrait.
  • 7
    Origine Destination.
  • 8
    Curitiba est une ville située à 400 km de São Paulo.
  • 9
    Étudiant du programme de master professionnel de l’école supérieure d’art Célia Helena (ESCH).
  • 10
    Ici avant une rivière.
  • 11
  • 12
    Projet sous la direction des professeur·es Karina Almeida et Junior Romanini.
  • 13
    Le poème est traduit du portugais par l’auteur, [en ligne] https://www.escritas.org/pt/t/57211/trucidaram-o-rio. [29/03/2025]
  • 14
    Citation traduite du portugais par l’auteur. Texte original [en ligne] https://www.prefeitura.sp.gov.br/cidade/secretarias/upload/meio_ambiente/arquivos/clipping%2016%20a%2018%20marco.pdf. [29/03/2025]
  • 15
    Extrait de la performance [en ligne] https://www.teatrodavertigem.com.br/br-3. [29/03/2025]
  • 16
    Alors étudiante de notre master sous la direction du professeur Giuliana Simões.
  • 17
    Projet dirigé par le professeur Liana Ferraz.
  • 18
    Les pièces ont été mises en scène par Vitória Cohn et Abel Xavier, tous deux professeurs et chercheurs dans le cadre de notre programme de master.
  • 19
  • 20
    Garçon Fleuve.
  • 21
    Le terme « Anthropocène » désigne une époque géologique caractérisée par l’impact déterminant des activités humaines sur les systèmes terrestres (climat, biodiversité, cycles biogéochimiques), au point de constituer une force géophysique à part entière. Cette notion, discutée et nuancée dans les sciences humaines, a fait l’objet d’importantes relectures chez Bruno Latour, qui propose de la comprendre moins comme une simple ère dominée par « l’Homme » que comme une reconfiguration des relations entre humains et non-humains. Dans cette perspective, l’Anthropocène invite à repenser les modes d’existence, d’action et de responsabilité à partir d’un monde conçu comme un tissu d’interdépendances où les frontières entre nature et société deviennent instables.
  • 22
  • 23
    Sao Francisco est le plus grand fleuve entièrement situé en territoire brésilien.
  • 24
    Le mot, ajeum d’origine yoruba, signifie quelque chose comme ‘manger ensemble’. Dans les pratiques religieuses du candomblé au Brésil, l’ajeum est un rite d’hospitalité, où l’on offre de la nourriture consacrée non seulement aux fidèles et croyants de cette religion, mais aussi aux visiteurs.
  • 25
    Voir un extrait d’ « Ajeum – Comer, dançar e partilhar os tempos na Mostra 14 de Dança », [en ligne] https://www.iar.unicamp.br/publionline/abrace/hosting.iar.unicamp.br/publionline/index.php/abrace/article/download/5356/5356-Texto%20do%20artigo-15610-1-10-20211216.pdf  [25/03/25]
  • 26
    Transcender sur scène.
  • 27
    Les Yanomami sont un peuple autochtone vivant dans la région amazonienne à la frontière entre le Brésil et le Venezuela. Au Brésil, leur territoire est reconnu sous la forme de la Terre Indigène Yanomami, située principalement dans les États de Roraima et d’Amazonas. Les Yanomami ont été au centre de mobilisations importantes en raison des menaces pesant sur leur territoire, notamment liées à l’exploitation minière illégale, aux maladies introduites et à la déforestation.
Bibliographie

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LARROSSA BONDÍA, Jorge (2002), « Notas sobre a experiência e o saber de experiência », Revista Brasileira de Educação, n° 19, p. 20-28.

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