La performeuse est assise sur une chaise face à un public. Elle lit un texte sur la saleté et gribouille en même temps dans un cahier. Ses dessins sont projetés en grand au-dessus d’elle. Ci-dessous se trouvent le texte ainsi que quelques dessins.
Je ne vais pas passer par quatre chemins. Je pense que l’idée de saleté gouverne ce qui rend notre monde inhabitable. Pourquoi? Laissez-moi détailler (car il nous faut des précisions). La saleté, c’est avant tout vouloir chasser l’erreur, la chose qui ne correspond pas, n’a pas de sens là où on la trouve. La saleté représente l’horizon dément de notre civilisation. À un endroit (mais lequel, mais lequel?), Michel Foucault décrit la folie comme l’excès d’une chose. Par exemple, l’excès de désir de rationalité. Pour moi, l’excès de saleté s’apprécie en creux. La saleté pointe ce qui doit être ôté pour conserver l’horizon de pureté.
Je traiterai mon sujet en trois points.
L’un, le premier, et celui qui me fait le plus mal aux jambes, et comme qui dirait, m’éprouve le plus, est la ligne de conduite maniaque abhorrant l’imperfection synonyme de saleté. J’aurais été une autre femme, mon sujet serait différent.
Deux, mais pas moins, je suis certaine que la saleté a à voir avec un monisme maladif de l’être humain. Nous croyons tous·tes, et à tort, qu’uni·es, nous ne formerions qu’une gigantesque troupe en route pour l’avenir. Prenez d’affreux jojos, comme les détenteurs de réseaux secrets, car classés sous X : ils disent vouloir beaucoup, beaucoup de personnes, ingouvernées ou ingouvernables. Mais, en vérité, ils ne veulent que d’eux-mêmes. L’unique, le dieu vivant, le soleil en personne – ou serait-ce Dark Vador?
Enfin, trois, évoquons les fleurs, des azalées de montagne roses, rouges, ou des tulipes de prairie. La saleté est l’envers du décor de ces manifestations exubérantes.
La fleur : ta mère qui aimait les œillets du poète tandis que ton père se tournait vers les lys…
Mais pourquoi, et au nom de quoi, promouvoir cette idée de saleté? Je pense qu’il est important de revenir sur celle-ci comme principe conducteur de la modernité, et même de la surmodernité. D’un cauchemar fini depuis longtemps, mais qui domine nos moindres pensées par la force de ses réminiscences.

Parlons du premier point, la ligne de conduite maniaque. Le gazon est manucuré. Réfléchissez une minute. Il ne reste rien, pas une branche même entre la strate arborée et la pelouse coupée au ciseau, brin après brin. Qu’est-ce que ce tableau traduit de nos peurs pointilleuses? L’herbe qui dépasse nous insécurise-t-elle tant? Sommes-nous si petit·es, ou éduqué·es, que la peur de l’inconnu, de ce que nous ne pouvons contrôler, nous gouverne? Une mauvaise herbe qui dépasse… et une branche folle, jaillie sur le côté de l’arbre… Nettoyez-moi ces excroissances… qui ne sont pas de la croissance, croyez-moi bien… Ôtez de mon regard ce qui ne saurait se penser… Point de salut hors le lisse et le fini… Haïssons la touffe, la jungle, les broussailles… le désordre, le buisson, la haie champêtre… Tout ce qui implique non plus d’avancer de plain-pied, mais, au contraire, de se faufiler, est mauvais pour la santé. Pourtant, nous devons parcourir la strate arbustive, ignorer les ronces qui nous griffent les mollets, négliger les moustiques, pauvres femelles en mal de reproduction qui nous piquent la face, les bras, le cou. Pourtant, il nous faut cohabiter avec les arbres, les arbustes et les autres dans cette mésosphère du sol et du ciel.
Quels autres endroits avons-nous peur d’habiter?
Pensons à la chambre, exemple ambigu : parfaitement transparente, car dénuée d’herbes folles, sauf en ses recoins, endroits bactériens invisibles à l’œil, elle représente cependant l’endroit du lâcher-prise. Virginia Woolf aurait dit que nous, les femmes, avons besoin d’intimité. D’un endroit où vider notre sac.
La chambre est l’endroit du mouillé, du sombre et de l’humide, de tout ce que nous détestons et que nous avons presque éradiqué (et tout tient dans le « presque » de la zone humide). Là, les humeurs suintent et le désordre est roi.
Plus tard, c’est ainsi que j’ai vu le désordre. Puis, un autre jour, je suis sortie dans la rue et j’ai vu, j’ai vu, imaginez-le, le désordre postapocalyptique de nos espoirs irrationnels, les voitures, le cul à l’envers. Voici à quoi ressemble ma chambre. L’espace du lâcher-prise sur l’ordre. Mais ce n’est pas vrai. Bien sûr, ce n’est pas vrai. Et quelle en est la conséquence sur la nature, point de départ de cet essai sur la saleté (nous n’irons pas au paradis, oh non!)?
Il me semble que notre obsession pour la saleté vient de cet effort de circonscrire l’espace humain et de lui conférer une épaisseur familière, à l’échelle de nos pauvres corps et habitus. Ainsi, nous n’aurons plus peur, plus jamais, maman, et le pouce va dans la bouche. Il faut classer, catégoriser, ranger, mettre dans des boîtes et les boîtes dans des boîtes, et des immeubles dans le ciel, en rang d’oignons. Nous n’en finirons pas, jamais, alors même que je suis allergique à la boîte et que je préfère, et de loin, l’herbe folle qui s’en échappe…
Parmi les autres pendants de la ligne de conduite maniaque, il y a le penchant au meurtre qui, et bien heureusement, a la pulsion retenue. Pas toujours… Un éléphant, deux éléphants… Pour une exécution soigneusement planifiée.
Nous sommes des obsessionnel·les en puissance tant l’urgence de répondre à l’exactitude de la règle, au nombre qui fixe le droit chemin, se fait pressante. Le chiffre est d’or : dans la transcendance, dans l’espace d’une mathématique céleste, il enjoint. Nous ne serons pas perdu·es et, curieusement, alors que Pascal décrit l’horreur des espaces infinis, les ayant cernés, nous pouvons ne pas nous perdre. L’horreur est mathématiquement circonscrite. La prise en charge de la pulsion délasse nos pauvres esprits angoissés. Nous devenons bêtes.
En réponse, quels droits la nature possède-t-elle? Nous n’en voyons aucun et il nous faut la puissance du cerveau pour en imaginer autrement. Nous sommes des réducteur·trices de pousse. Seulement quand je suis avec les circassien·nes, ou les gens qui ont la poésie pour vocation, puis-je voir autrement. La poésie opère un renversement où l’herbe, l’herbe folle qui s’est échappée, a dépassé, devient une actrice à part entière, qui agite ses petits bras velus (malgré tout verdoyants) et nous dit : « Oh là, je suis là ». Et d’être là, elle est et nous oblige. Ainsi l’éradication en actes recule. Le lâcher-prise, un amaigrissement du contrôle mental, ennoie la pulsion compulsive et la maladie du TOC. Seul reste le grincement de dents.
Point deux : le monisme affectif. La grande sucette. Je ne suis pas obsédée. Je vois le désir comme une flamme au milieu de la lumière. Un océan gris-bleu. Si vous y réfléchissez bien, bien, mais avec attention, je vous le dis, vous verrez que l’océan est une immense masse aux tonalités perlées, un horizon sensible, mouvant, qui parle de nos multiples désirs, tous inassouvis, couvant sous le couvercle d’une marmite bouillante. Et cette énorme marmite représente la tension d’un animal pulsatile, qui ne veut qu’une chose : sa sucette! Celle-ci, qu’est-elle? Que pourrait-elle bien représenter que, malade, je ne sache déjà?
Civilisation de la saleté, de la production de restes, nous n’envisageons que l’objet et non pas le rejet. La pure flamme, horizon de pureté, et pas la saleté. Or, quand nous en aurons fini avec cette planète, elle, entière, entièrement, sera rejet, accumulation de ceux-ci, une montagne. Et il n’y aura plus rien d’autre. Nous aurons rejeté ce dont nous ne voulions plus pour en faire un tas, une pile de merde, et nous adorerons. Un saut gigantesque vers l’inconnu, celui-ci matérialisé par l’ère de notre refus – que c’est triste.
Il nous aura fallu un élan, un seul, si impérieux et si moderne que nous n’en aurons jamais fini avec lui. C’est ça, le monisme affectif. Nous sommes si fous et folles, si éperdu·es de vérité que nous réduisons l’unique à lui-même. Au sommet d’une montagne de déchets, une statue trône, digne symbole de notre attention dévoratrice.

Je me promène au loin dans la magnifique nature des fjords, qui ignore, semble-t-il, nos errements, cette idée de déchets, de restes, de rebuts. Loin de nos préoccupations, de nos absurdités métaphysiques, de nos encombrantes personnes. Cependant, ce n’est pas vrai. La magnifique nature n’est-elle pas le reste, la découpe négative de nos villes, le reflet de la magnifique absence de nos présences? Laissez, laissez-moi introduire un petit fragment poétique trouvé en route vers les sommets :
Il reste, dis-tu, il reste
du chemin, de la neige,
un effort à faire
pour gravir la montagne.
Mais il ne reste plus de passion,
de pulsions à vivre…
Le troisième et dernier point de cet opus sur la saleté est l’envers du décor, les fleurs versus le chaos destructeur. Nous sommes cerné·es, voire dépassé·es par le mystère de notre noirceur et de sa signification. Comme individus, personnes, en tant qu’espèce même, nous sommes doté·es d’une propension certaine à la violence. La violence nous traverse, nous pénètre, détruit nos fortifications. En finir avec nous-mêmes, avec les autres, avec tous les autres, ceux qui nous dominent et par lesquels nous nous sommes dominé·es. Dès lors, se restreindre est un art à la maîtrise duquel j’aspire : l’art de bien faire, de maintenir le suspense d’une possible intervention. La violence est l’art d’exercer une jouissance qui détruit l’autre. Mais explorons plus avant le propos : qu’est-ce qu’un autre? Qui est cet autre? Que serait-on sans lui? Quelle énigme nous concernant fait de nous l’autre du premier?
Si, au contraire, il n’y a pas un autre, mais de multiples éclats de corps joyeux qui dansent et chantent? La nature elle-même n’est-elle pas production de déchets, arraisonnement du reste, sélection naturelle? En ce qui me concerne, je crois plutôt à la biogéochimie de nos élans obscurs, proliférant dans leurs arrangements quotidiens. Il ne faut rien rejeter…
Je m’en veux d’épousseter ma robe, qui n’a rien demandé, sale comme elle est.
Je m’en veux de comprendre ces choses, d’avoir su prendre le recul nécessaire, idéal à leur mise en perspective, et de ne savoir rien faire de cette intelligence. Pourtant, pourtant : nous évoluons. Certes, nos esprits humains, malades, se figurent que nous sommes promis·es au pire et que, tous les jours, nous évitons l’enfer… Nos biais pessimistes compromettent nos aspirations au bonheur et, plus que jamais, étant donné la négativité à l’œuvre (journaux, rumeurs, populismes), nous voyons le danger partout, nous voyons le mal nous aspirer. Pour nous prémunir, il suffirait de chasser l’herbe folle. Mais cela change, cela change… Nos esprits évoluent!

La saleté
Elle brouille mon existence
me marche sur la tête
La saleté dont je résume
le droit d’être
à celui de ma noirceur
Elle a croisé mon chemin
m’a mise en demeure
Résume-toi, a-t-elle dit
À quel point connais-tu
ce que je promets
Je lui ai dit que
noire et brume
elle ne promettait rien
Seulement cacophonique
polyphonique
véritable marée
de l’âme prophétique
Elle est appelée à
diviser
à régner
miette sur la table
lumière
beauté étrange
de ce qui est invisible
trop étrange
Elle est appelée à régner
débordement
accumulation
Elle est appelée à régner
trop-plein
La saleté, c’est mon
amour de l’impur
là où je vois le moisi
gagner au clair de lune
le fond de la tasse
À l’image de la moisissure
tremblotante et soyeuse
du camembert
multiflétri
Parlons de l’impur, d’une civilisation de l’impur, puisque c’est la peur majeure!
(et les bougnouls, et les bicots, disent les racistes)
Partout, la peur de la saleté
Mais si on prend l’écologie
au sérieux
cela n’existe pas
La saleté est la phase
protectrice de notre existence
La saleté est sombre à l’image de nos boyaux
mais permet aussi de regarder le ciel
Le cafard est saleté
La femme dégradée est saleté
Qu’est-ce qui vous frappe
à part l’impossibilité
de se reconnaître
sans bannir
sans exclure?
Je ne souffrirai pas
ça
Je ne veux
pas
ça
ma chair tendre
ne supportera pas
Le cercle de l’enfer
va se refermer
non à cause de l’impur
ni même de la saleté
mais parce qu’il ne
se supporte pas
lui-même
Il se hait
et veut se détruire
La pulsion d’autodestruction forcément arrogante
est contraire à l’ordre
établi
contraire à tout ce qui vit
prolifère
nuit
Il faut taper, hein,
putain de saleté!
Moi, je prône
au contraire l’amour de la saleté
l’amour tout court
l’herbe drue
au soleil rasant
l’étreinte forcenée
de l’embarras du choix
de la malléable
sortie
Saleté, je t’aime
Moisissure, honore-moi
Miette, viens me
chatouiller
me rappeler que l’honneur
est vain!

Tu souffles
Ce qui fascine
en la poussière
est sa capacité
à faire tapis
à tapisser le réel
à l’engourdir
À le recouvrir
d’un drap de velours
où rien, rien ne passe
où la terre ferme
frémit
Celle-ci, cette dernière
préoccupée
par ces nouveaux atours
justifie son bien-être
entourée de poussière
un voile de mal-être
C’est ainsi, certains
ont cru crû
Il suffisait de respirer
Mais l’engourdi
non
ne le fait pas
La poussière caresse, il est vrai
mes moindres
dimensions
mes plus chères
réalités
Elle caresse
mais ne satisfait pas
mes bas instincts
Elle est sans gloire
recueillie au contraire
Je la veux reine de mes désirs
La Poussière!
Tu frottes
Saleté de misère
la plante qui racole
gluante collée
la pauvreté
mienne/sans nom
intérieure
spirituelle
poussière sur l’établi
de génération
spontanée
le fromage à vers
ces anges déchus
trompettes de la mort
ramassent la mise
errent
badaboum
je tombe
bras en avant
corps vers le bas
désarticulée
fracassée
en morceaux
débris
de poussière
une autre fois, un autre jour
dans l’attente de se relever
un bras après l’autre
la poussière m’atteint, la saleté me tue!
il ne suffit
plus Il ne suffit
plus
tu es à moi : amour, saleté
Nous avons vécu
Nous avons perdu
Nous sommes perdus
La marée noire, noire, noire
reflue
Il reste
à souhaiter le
meilleur
aux débris
rejetés
si loin sur la plage où
nul ne va
mais l’horizon est tacheté
C’est le
bris de glace
l’arroseur arrosé
la pièce manquante
qui détruit
l’arrangement
Je regarde
en arrière
(sur mon vélo)
et je vois
je vois
ma vie
s’éparpiller!
Restes
Mais revenons à la saleté, sans apôtre, mais avec figuration.
Si je me perds dans les mots, c’est pour le plaisir de ceux-ci. Ainsi, quand je dis la saleté, sans apôtre, mais avec figuration, laissons voir ce que je dis exactement : la saleté, personne ne veut parler pour elle, mais elle se figure très bien.
Pourri : ce qui figure la vie
Pas comme la miette
qui déplace, dépasse
mais à l’image
de l’engendrement,
de l’irréel, du figuratif
Le blanc
du camembert
La prospective
de : a voté
Disons qu’en cas d’absence
je repasserai
Parlons de moisissure
au clair de lune
l’horizon dessiné
à nouveaux frais
alors même
que le
bocal céladon
respire
avec ardeur
orné sur ses flancs
de la bactérie grimpante
Proliférant; elle aime
ce qui vit
et le voudrait partout
Si je vais en paragraphes
les uns sales
les autres, non
Je dirais la
mouche sur mon bras
une saleté
sur mon visage, une décoration
dans mon assiette
le dégoût
de soi, du vomi d’abeille,
de la tache brune, de la peur, des microbes.
Halte-là, dit-il,
pointant du doigt
l’accusée :
la mouche, la réfugiée,
la militante,
extermine-les!
La saleté
s’est faite prolifération
alors que j’accuse le coup
mon corps fatigué
répugnant vieilli
est devenu un calvaire
une vieillerie
Saleté qui a dit, qui a créé?
Je virevolte, j’éternue,
je me révolte
Qui a dit? Ose encore!
Saleté, tu vas gémir
sous mes pieds
je t’écraserai
répugnant moucheron
Je gémis, c’est un rêve
on ne peut pas, on ne va pas
puis j’oublie
car déjà le rêve est passé
doux et délicieux cauchemar!
Bris, bris, brise, débris
Ne t’éloigne
Pas de moi
Car sans toi
Il ne respire pas
Qui suis-je pour savoir
de toi et de moi, le bon?
La miette se démarque sur fond blanc, car la solitude est son monde d’existence.
D’être impure, la saleté se pourlèche. Alors vous me demanderez (ou non) ce que tout ça a à voir avec l’écologie. L’écologie, c’est se reposer le sens de la demeure. Et la construction de la saleté obéit au sens de la demeure, celle du non-franchissement du trépied accordé à la pureté.


