J’ai reçu une très belle invitation à écrire, pour Percées, un « parcours critique » autour de La mèche courte (LMC), nouveau festival de création en arts vivants pour jeunes publics. J’ai aussitôt demandé à l’équipe de direction si je pouvais être accompagnée pour ce mandat. La réponse a été enthousiaste.
Je me suis alors tournée vers ma fidèle complice de sorties culturelles, celle avec qui je vois le plus de spectacles chaque année : Charlie, presque quatorze ans, ma petite dernière. Elle a évidemment dit oui. J’écris « évidemment », parce que Charlie est toujours partante pour aller voir un spectacle – qu’il s’agisse de théâtre, de danse, de cirque ou de comédie musicale. Habituée de la Maison Théâtre, elle fréquente aussi, plusieurs fois par année, d’autres lieux et événements culturels lorsque le contexte s’y prête, notamment le Festival TransAmériques, la Tohu, le Théâtre La Licorne, l’Espace St-Denis et le Théâtre Denise-Pelletier. Au fil des saisons et des œuvres, elle a développé un regard critique sensible, attentif aux formes comme aux affects.
Il allait donc de soi de l’inviter à découvrir avec moi l’univers de LMC et de lui faire une place dans ce parcours. Le récit proposé ici n’a peut-être pas été écrit à quatre mains, mais il a été pensé à deux têtes, traversé par deux corps et éprouvé par deux cœurs.
Pour bien saisir l’impact de l’arrivée du festival LMC dans le paysage culturel québécois, il faut rappeler qu’aucun événement comparable, pensé comme lieu de rassemblement et d’expérimentation, n’existait dans le champ des arts vivants jeune public depuis la fin des Coups de théâtre. Faute de financement et d’effectifs suffisants, le festival avait en effet mis un terme à ses activités avant l’édition de 2023. Son fondateur et directeur artistique, Rémi Boucher, soulignait alors : « Il appartient maintenant aux nouvelles générations de déterminer la forme et les contenus que prendront les échanges internationaux en théâtre et en danse jeune public » (Boucher, cité dans Jeu, 2023). L’émergence de LMC semble répondre directement à cet appel, en proposant un nouvel espace de circulation, de rencontre et de point de vue pour le jeune public et ceux·celles qui créent à son attention.
À la codirection artistique et générale du festival, Mélanie Dumont et Sylvain Cornuau forment un duo complice bien connu du milieu du théâtre jeune public. Dramaturge, Mélanie a été directrice artistique associée au volet enfance et jeunesse du Théâtre français du Centre national des Arts (CNA), à Ottawa. Sylvain a quant à lui été chef de la coordination internationale, de la diplomatie culturelle et des partenariats au Conseil des arts du Canada et responsable de la diffusion et du développement au sein du Carrousel, compagnie de théâtre.
Au cours de l’échange que nous avons tous·tes les trois à la suite de la première édition (2025), Mélanie me fait d’abord part de sa joie de renouer avec le jeune public, de retrouver un dialogue précieux et privilégié avec les enfants et de pouvoir les recevoir dans un cadre festivalier pensé à leur échelle. De son côté, Sylvain témoigne de l’accueil enthousiaste du milieu professionnel qui, au cours des deux années de préparation, leur a manifesté son soutien avec une joie sincère, mais aussi un désir, une attente : « L’écosystème jeune public sentait que, depuis des années, il manquait une grande fête réjouissante, qui reviendrait chaque année, où on discuterait, où on brasserait des idées, où on serait étonné·es » (entretien du 5 février 2026).
LMC affiche une intention très claire : (re)mettre les jeunes publics au centre et les considérer comme parties prenantes du dialogue avec les adultes tout en créant pour eux « des espaces inédits d’expériences, de possibilités et de coopérations nouvelles » (La mèche courte, s.d.). Pour sa première édition, en novembre 2025, le festival a proposé un programme composé de spectacles, d’ateliers et de rencontres artistiques. L’ensemble a rassemblé plus de 8 500 personnes de tous âges, ainsi qu’une soixantaine d’artistes en provenance de sept pays. Les activités se sont déployées dans onze lieux montréalais, parmi lesquels le Bain Mathieu, la Maison Théâtre, L’Illusion, le Théâtre Rouge et Aux Écuries.
La parole aux enfants
Mélanie et Sylvain évoquent leur souhait profond de repérer des propositions artistiques qui s’adressent singulièrement à l’enfance et à la jeunesse, des spectacles dont les modes d’adresses et les formats donnent accès à des zones inusitées et étonnantes, loin de ce qui est généralement présenté en saison régulière. Comme l’exprime Mélanie, « les festivals [jeunes publics] font en sorte qu’il y a d’autres formats possibles; ils deviennent des lieux où on peut rêver à d’autres façons de s’adresser aux jeunes » (entretien du 5 février 2026).
Leur réflexion porte sur la manière de rendre concrète cette nécessité de faire une place réelle à l’enfance et à la jeunesse au sein de l’événement : comment cette intention se manifeste-t-elle dans les œuvres choisies? Comment s’exprime-t-elle dans l’accueil et l’organisation des activités parallèles? Le défi est de réunir des créations capables d’activer cet axe.
Le spectacle d’ouverture du festival incarne pleinement cette volonté. Proposition emblématique de la première édition, Wasco!, pièce de la chorégraphe flamande Lisbeth Grüwez et du musicien Maarten Van Cauwenberghe destinée aux enfants de six à douze ans, met en scène dix enfants dont l’accompagnement a été fait avec soin dans le cadre d’un processus éthique. En tournée, l’œuvre mobilise dix-huit personnes, un déploiement qui, dans le milieu des arts vivants destinés aux jeunes publics, s’avère improbable, voire impensable. Wasco! témoigne ainsi de façon manifeste de cette volonté de valoriser la singularité, tant dans la manière de prendre possession du plateau et de s’adresser aux enfants que dans les choix liés à la production.
Avant le début de la première représentation de Wasco!, la salle de la Maison Théâtre est pleine à craquer et déjà survoltée. Le moment est significatif : c’est le soir d’ouverture du festival, ce rassemblement tant attendu et espéré. Mélanie et Sylvain reçoivent un accueil vibrant au moment de souhaiter la bienvenue à leur premier public. Je suis émue et fébrile de vivre cet instant. Les arts vivants consacrés aux jeunes publics occupent, depuis plus de vingt ans, une place importante dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle. Je saisis pleinement le sens de ce qui se joue. J’ai une pensée pour Charlie, qui n’a pas pu m’accompagner, retenue par un tournoi de hockey féminin. Elle aurait sans doute été enthousiaste et touchée, d’abord par cet accueil, puis par la proposition artistique.
Les interprètes entrent petit à petit sur le plateau, comme si les présentations devaient se faire doucement. Rien ne presse non plus dans la mise en place de l’espace scénique : du ruban adhésif coloré forme un carré au sol, des gribouillis dessinés frénétiquement au crayon de couleur recouvrent une immense toile étendue sur la scène, tandis qu’une large feuille de papier est peu à peu investie avant d’être envoyée dans le public, où elle circule de main en main. Tout au long de cette installation, des pas de danse se déploient, en solo, en duo, en petits groupes. Ce qui me frappe, plus la représentation avance, c’est l’engagement total des corps des interprètes. Chacun·e d’entre eux·elles semble animé·e d’un désir d’explorer, de raconter, de repousser les limites, d’occuper l’espace, de danser, de s’amuser avec les autres, et même avec nous. Il n’y a pas de quatrième mur. La connivence entre les enfants est indéniable; elle donne à leur présence scénique une force singulière.
J’assiste à un chaos organisé de mouvements – parfait équilibre entre l’improvisation libre des artistes et les moments chorégraphiés avec précision par Grüwez – où se croisent des regards allumés et complices, où les corps s’expriment parfois avec précision, parfois avec une grande liberté. Graduellement se révèlent des langages propres à chaque corps, à chaque identité, à chaque présence.
À un moment, les dix enfants enfilent des combinaisons une-pièce blanches. Les plus grands aident les plus petits, les plus petits viennent en aide aux plus grands. Aucune hiérarchie basée sur l’âge ou sur l’expérience ne s’installe. Sur des extraits de jazz de John Coltrane et Miles Davis, un univers musical rarement associé à l’enfance, de gros pots de peinture et des pinceaux sont déposés au centre de l’espace scénique. Bientôt, du jaune, du rouge, du vert et du bleu recouvrent l’immense toile.
Puis les corps deviennent à leur tour des outils et des surfaces de création : les visages et les mains se colorent, les interprètes s’élancent et glissent, ventre contre terre dans la matière. Des gouttelettes atteignent même le premier rang du public. Une euphorie se propage dans la salle : des yeux s’écarquillent, des rires éclatent, des pieds tapent le sol. Les enfants sont en équilibre sur le bout de leurs sièges, en symbiose avec les jeunes artistes sur scène. Leurs regards se tournent souvent vers les adultes qui les accompagnent, comme pour s’assurer que ce moment est partagé et que tout le monde est bien témoin de ce vaste chaos coloré.
Vers la fin, maculé·es de peinture, les dix interprètes s’avancent avec assurance vers l’avant-scène, comme pour narguer le public. Le pas est lent, mesuré. Le suspense s’installe, laissant planer la possibilité d’une éclaboussure ciblée. De la salle s’élèvent des gloussements pendant que l’immense toile, désormais chargée de traces multicolores, s’élève en arrière-scène, tel un témoignage des élans créatifs et des mouvements dansés qui se sont exprimés.
Wasco! est une manifestation joyeuse pour la liberté et le jeu et une invitation enthousiaste à revoir les manières de créer, de ressentir et d’habiter le monde. La peinture déborde, échappe au cadre de la toile, s’étend au-delà du plateau : la proposition artistique donne à voir la beauté chaotique et spontanée du vivre-ensemble et ouvre la possibilité de s’inscrire dans le monde au-delà des codes et des règles, en suivant ses propres élans au sein d’une collectivité attentive où la complicité des présences s’offre au public avec une désinvolture grisante. Il me semble que cette soirée résonne joliment avec cette anecdote que relate le physicien Stephen Hawking :
Un savant célèbre […] donna un jour une conférence sur l’astronomie. Il décrivit comment la Terre tournait autour du Soleil et de quelle manière le Soleil, dans sa course, tournait autour du centre d’un immense rassemblement d’étoiles que l’on appelle notre Galaxie. À la fin, une vieille dame au fond de la salle se leva et dit : « Tout ce que vous venez de raconter, ce sont des histoires. En réalité, le monde est plat et posé sur le dos d’une tortue géante. » Le scientifique eut un sourire hautain avant de rétorquer : « Et sur quoi se tient cette tortue? – Vous êtes très perspicace, jeune homme, vraiment, très perspicace, répondit la vieille dame. Mais sur une autre tortue, jusqu’en bas! » (Hawking, 1989 [1988] : 13.)
Pour moi, donner la parole aux enfants, les écouter et reconnaître l’importance de leurs points de vue ouvre l’accès à une nouvelle sensibilité, la leur, mais aussi la nôtre. Comme lorsque Charlie, avec toute sa candeur, me confie trouver qu’il manque de gens cultivés dans le monde : son observation bouscule mon ancrage et me fait voir ce qui se trouvait dans l’ombre de mes propres perceptions.

Un corps-mémoire
Pour notre première sortie ensemble à LMC, Charlie et moi nous sommes rendues au Bain Mathieu1Situé sur la rue Ontario, le Bain Mathieu est une ancienne piscine publique qui a été rénovée et transformée, à la fin des années 1990, en lieu de création, de résidences et de diffusion artistiques.. Déjà, le lieu ravit ma jeune accompagnatrice. Elle me pose des questions, ne s’étonne même pas que des spectacles y soient présentés, considère que c’est cool d’avoir décidé de faire des spectacles ici, on dirait que c’est un décor2Tous les passages en italique de cet article sont tirés de plusieurs entretiens que j’ai menés avec Charlie Legault en novembre 2025., et porte son regard curieux sur les recoins et détails. La grande lectrice en elle repère rapidement une table remplie de livres installée par le festival. Elle y trouve des ouvrages pour tous les âges et sur divers thèmes, dont le racisme, le féminisme, la diversité, la décolonisation des arts, ainsi que sur des personnalités marquantes qui les incarnent ou les explorent : Rosa Parks, bell hooks, Viola Desmond, Maya Angelou, Sarahmée, Rébecca Chaillon. Charlie reconnaît quelques-uns des albums pour enfants qui sont exposés. Derrière la table, la représentante de la librairie Un livre à soi engage la conversation avec elle, lui pose des questions et lui suggère d’autres lectures. Charlie me demande de prendre une photo des livres parce que plusieurs titres l’intéressent. Nous sommes déjà entrées dans l’univers de l’œuvre à laquelle nous assisterons.
L’aire de jeu est située dans la piscine vide : un espace carré avec, au fond, un grand rideau noir sur lequel sont projetées différentes vidéos durant la représentation. Plusieurs options s’offrent à nous pour regarder le spectacle : au même niveau que le plateau se trouvent trois rangées de coussins au sol ainsi que des bancs; en haut, tout autour de la piscine, sont placées des chaises. Charlie me propose de descendre dans le bain et de nous asseoir sur les bancs.
Oulouy est un danseur et chorégraphe originaire de Côte d’Ivoire et de France, basé à Barcelone. Avec Black, il propose un solo percutant sur la présence du corps noir au sein de la société occidentale :
Mon corps parle le langage des danses de rue africaines (coupé-décalé, ndombolo, afrohouse, azonto et bien d’autres…), mais il porte aussi des histoires d’identité, de résistance et de joie. Pour moi, la danse n’est pas seulement une forme d’expression : c’est une mémoire, c’est une force, c’est un lien. […] Je fais partie d’une génération d’artistes qui croient que les danses africaines ne sont pas qu’un divertissement! Ce sont des archives de savoirs, des gestes de résistance et des chemins de liberté3« My body speaks the language of African street dances (Coupé Décalé, Ndombolo, Afrohouse, Azonto and more…) but also carries stories of identity, resistance, and joy. For me, dance is not just expression; it’s memory, it’s power, it’s connection. […] I am part of a generation of artists who believe that African dances are not just entertainment! They are archives of wisdom, tools of resistance, and instruments of freedom ». Cette citation a été traduite par mes soins. (Oulouy, s.d.).
Durant les quarante minutes que dure la pièce, son corps se fait à la fois mémoire, récit et combat pour dire les violences passées et présentes, rendre visibles les blessures, exposer les mouvements d’émancipation et célébrer la résilience. La trame musicale se déploie comme un paysage sonore, traversé de jazz, de hip-hop et d’afrocontemporain. J’ai entendu la voix de Nina Simone, alors que Charlie a reconnu une pièce de Kendrick Lamar : toutes les musiques allaient avec sa danse, alors même si on ne les connaissait pas, le rythme faisait qu’on voulait embarquer, rester là. Et c’était intéressant de découvrir de nouvelles chansons.
La trame narrative n’est pas chronologique. Comme la musique, elle est fragmentée en plusieurs tableaux, ponctués d’extraits d’archives témoignant des violences faites aux personnes noires. Les images créées par le corps d’Oulouy, en dialogue tantôt avec ces vidéos, tantôt avec les éclairages évocateurs, ont l’effet d’un coup de poing. Pendant le spectacle, le corps de Charlie se penche souvent vers l’avant, vers Oulouy. Quand je la questionne à ce sujet après la représentation, elle me répond qu’elle le trouvait très impressionnant dans sa manière d’exprimer ses émotions avec son corps et ses nombreuses expressions faciales, avec ses mouvements à la fois fluides et saccadés.
C’est comme si la pièce était toute sa vie : des moments ça va bien, après ça descend à cause d’un commentaire négatif, puis ça devient lumineux et après ça redevient sombre. On dirait qu’il y a deux histoires en même temps dans le spectacle. La danse et sa vie. […] Ouais… c’est comme si ce n’était pas lui qui dansait, mais un autre. Comme si toutes les personnes qui vivent cette situation [les violences, le racisme] pouvaient s’exprimer à travers son corps, à travers lui. Comme si toutes les personnes qui avaient été brutalisées parlaient à travers son corps.
Pour Charlie, la pièce d’Oulouy a complètement sa place dans le festival parce qu’elle permet d’aborder des situations que traversent plusieurs personnes.
Beaucoup de gens vivent de la violence que moi je ne vis pas [parce que je ne suis pas une personne noire]. Ces temps-ci, il y a beaucoup de changements partout autour. […] Oui, la vie est belle, mais plusieurs ne réalisent pas ce qui se passe ailleurs. Tu sais, il y en a qui disent que les jeunes sont égocentriques, qu’il·elles n’ont pas d’empathie. Mais personne ne leur explique. Tu ne peux pas te mettre à la place de quelqu’un si tu ne connais pas son histoire. Je pense que le festival a voulu briser ça, montrer ce qui se passe [en-dehors de notre petit monde]. […] Je trouve qu’il n’y a pas assez de spectacles comme ça pour les gens de mon âge. […] J’avais déjà vu des trucs de ce genre [qui abordent ces enjeux]. Mais ça m’a permis de voir comment la danse peut te parler, comment tu peux parler avec ton corps. La gestuelle peut dire tellement de choses sur quelqu’un, sur ce qu’il vit, même s’il ne dit pas un mot du spectacle.
De fait, je suis moi-même encore habitée par les images du corps d’Oulouy qui respire et bouge dans la lumière, portant sans dire un mot les douleurs et les violences inscrites dans les mémoires et les histoires des personnes noires. Oulouy qui s’efforce en vain d’arracher quelque chose de coincé dans sa tête. Oulouy qui lève les mains, suppliant, avant de s’écrouler au son d’un tir de fusil. Oulouy qui résiste, tentant de rester debout.
Charlie et moi avons convenu de résumer chaque spectacle en un ou deux mots. Pour Black, je choisis « bouleversant », et elle, « touchant ». Après un moment de silence, elle ajoute : tu ne peux pas décrire le spectacle si tu ne l’as pas vu. Il faut l’avoir vécu. Parce que tu comprends que, pour lui, la danse, c’est libérateur. À chaque moment, c’est comme s’il se libérait un peu plus. Tu sais, à la fin, quand la lumière devient plus forte, c’est comme s’il rentrait dans une phase où il est bien et qu’il nous disait : « Maintenant, c’est correct. Je suis libéré. Je suis soulagé ».

Deux têtes pour imaginer tous les possibles
Bien que Les petites géométries ne s’adresse pas à des enfants de son âge – la création vise des enfants de trois à huit ans –, Charlie m’accompagne avec toute la curiosité que je lui connais. En entrant à L’Illusion, sur la rue Saint-Denis, nous constatons immédiatement une grande fébrilité. Le hall grouille de vie, et une activité de coloriage réunit plusieurs enfants et leurs parents dans un petit local adjacent à la salle. Comme nous sommes un samedi, nous nous mêlons à un public familial, majoritairement composé d’enfants dont l’âge paraît osciller entre trois et six ans. Autour de nous, les langues se rencontrent : français, anglais, portugais, polonais, arabe. Cette pluralité sonore est belle.
Une remarque de Charlie nous fait réaliser qu’en vivant LMC, nous avons à la fois l’impression d’entreprendre un voyage privilégié et d’être à la maison. Peut-être est-ce en raison de la présence de ces visages familiers que nous recroisons au fil des spectacles, de nos déplacements d’un théâtre à l’autre, des découvertes que les œuvres nous offrent, ou encore de la bienveillance qui semble flotter partout : dans les regards, dans l’accueil, dans les propositions artistiques elles-mêmes.
Avec Les petites géométries, la compagnie française Juscomama présente une création sans paroles, d’une grande simplicité apparente. L’espace de jeu est délimité par des rideaux noirs. Sur scène, deux bols d’eau et deux tabourets. Les deux interprètes portent, comme principal élément de costume, un cube noir posé sur la tête, qui constitue le dispositif central de la proposition artistique. Tout au long des trente-cinq minutes que dure la représentation, ces boîtes deviennent de véritables outils de communication. À l’aide de craies, les interprètes y tracent à l’aveugle des visages, des animaux, un gratte-ciel, un arbre, des montagnes, un soleil et toutes sortes de gribouillis. Les situations créées sont souvent rigolotes.
Lorsque les dessins d’un cube se juxtaposent à ceux de l’autre, ils composent des paysages en mouvement, se transformant sous les yeux d’un public visiblement captivé, témoin d’une magie qu’il n’avait pas soupçonnée. À cette dimension visuelle s’ajoutent des effets sonores. À l’intérieur des boîtes, des micros captent les murmures, les bruits et les éclats de voix, qui sont ensuite modifiés, déformés et amplifiés, complétant l’univers singulier et ludique qui prend forme devant nous. Charlie est d’avis que l’utilisation des micros, comme celle de certaines musiques – dont une pièce issue d’un ballet connu –, contribue grandement à la compréhension, puisqu’elle accentue les émotions et précise les situations vécues sur scène.
Durant la représentation, beaucoup de rires se font entendre, mais aussi un « ça fait peur » et même des pleurs : un enfant trouve un personnage trop étrange. Charlie commente : même si ce n’était pas destiné à [mon groupe d’âge], j’ai passé un bon moment. Je n’ai pas le point de vue des plus jeunes, qui ont peur; je capte des blagues et des idées qu’il·elles ne comprennent pas. Mais c’est clair qu’il·elles ont éprouvé du plaisir à découvrir les dessins qui apparaissaient. Il y avait vraiment quelque chose de magique quand les interprètes réussissaient, sans rien voir, à faire un visage ou un oiseau avec l’éponge mouillée qu’elles frottaient sur la surface pleine de craie. Mais j’avais de la difficulté à sentir quelque chose de précis, parce que les sujets étaient éparpillés. On dirait qu’il n’y avait pas vraiment de thème principal. Mais il y avait de la beauté, de l’humour. C’est un style de spectacle original et étrange. Je pense que c’est pour ça qu’il est présenté au festival.
Charlie et moi identifions plusieurs idées communes qui se dégagent de la proposition autour des relations humaines et de l’imaginaire. Mon accompagnatrice soulève toutefois des pistes de réflexion auxquelles je n’avais pas pensé : ce qu’elles dessinaient, c’était peut-être ce qui se passait dans leur tête. On voyait leur imaginaire s’exprimer à travers les dessins qu’elles gribouillaient sur le cube. Quand elles traçaient des points un peu partout et qu’elles les reliaient ensuite pour former la Grande Ourse, en se rapprochant l’une de l’autre, j’ai eu l’impression qu’elles voulaient nous dire que l’union fait la force. Ensemble, on peut tout imaginer : créer des personnages différents de soi, aller dans l’espace, inventer des mondes.
Pour ce spectacle, les mots retenus sont « rigolo » et « imagination » pour Charlie, « complicité » et « émerveillement » pour moi.

Réinventer la notion de perfection
Présentée en première montréalaise à la Maison Théâtre dans le cadre de LMC, Va falloir toujours toujours est une création franco-québécoise du Petit Théâtre de Sherbrooke et de La parenthèse – Christophe Garcia, destinée à un public âgé de six à douze ans. Il s’agit d’une troisième collaboration artistique entre ces compagnies.
En nous assoyant dans la salle, Charlie et moi sommes immédiatement attirées par l’univers éclectique déployé sur le plateau, un décor-installation conçu par le scénographe Sylvain Wavrant. S’y côtoient une chaise de surveillant·e de piscine, des ballons de fête, des lumières de Noël accrochées un peu partout, de longs rideaux rouges, blancs et verts, un fauteuil déchiré, une armoire de style Croque-livres, un lave-vaisselle poilu, ainsi qu’un lustre avec des yeux qui, suspendu au plafond par des ficelles, semble observer la scène.
« Bienvenue au grand jeu de la famille. Aujourd’hui, sous vos yeux, des humains vont, une fois de plus, tenter de vivre ensemble ». Cette réplique nous est adressée par une maîtresse de cérémonie aussi intrigante que malicieuse qui, sous ses allures d’hôtesse de l’air, dissimule un personnage de chat. Animatrice de l’événement, elle annonce le défi lancé aux trois interprètes : trouver la famille parfaite.
Construit sous forme de tableaux ayant pour fil conducteur différents modèles familiaux, Va falloir toujours toujours met de l’avant une réflexion ludique sur ce que signifie la vie de famille, quelle que soit sa configuration, et sur les rôles que chaque individu y endosse. Dans une proposition qui combine le théâtre et la danse, le texte et le mouvement, trois artistes explorent, sous le regard acéré du chat, la cohabitation, la persévérance qu’elle requiert, l’énergie qu’elle génère autant qu’elle exige, les compromis, la comparaison, l’influence de la fatigue sur l’ensemble des membres, mais également les colères, les déceptions et les joies.
Les enfants dans la salle, tout comme les adultes qui les accompagnent, se reconnaissent dans de nombreuses situations du quotidien, ce qui provoque des rires spontanés et contagieux. Le public se montre très réactif : il rigole, tape des pieds sur la très belle trame sonore d’Ariane Bisson McLernon et répond parfois directement à ce qui se déroule sur scène, comme lors de cet adorable moment où le chat affirme qu’il faut toujours écouter sa grand-mère, suscitant l’exclamation d’un enfant dans la salle – « Ça, c’est vrai! » – et des rires, dont celui, très enthousiaste, de Charlie.
Je suis interpellée à plusieurs reprises : par la petite sœur qui vient briser l’équilibre établi entre son grand frère et sa grande sœur, par la fatigue qui finit par dérouter tout le monde, par le désir très fort que tout soit parfait, en sachant très bien que c’est impossible. Charlie reconnaît elle aussi plusieurs situations vécues dans notre propre famille, notamment les nuits mouvementées, lorsqu’un enfant malade se lève sans cesse pour réveiller un parent, ou encore le chaos causé par la montagne de vêtements accumulés.
Charlie me fait part de son point de vue : je me doute que le spectacle parle de différentes sortes de familles. Ça montre qu’il n’y en a pas une meilleure que l’autre. J’ai reconnu des situations qu’on vit chez nous, des scènes familières. Je pense que c’est autant à propos de moi qu’à propos de mes parents. […] La forme, c’était bien. Mais si je compare au spectacle Black, la danse ne parlait pas assez, ça venait moins me toucher. Ça n’apportait rien de plus, même si c’était dynamique. […] J’ai beaucoup aimé le personnage du chat, qui avait le caractère d’un animal qu’on connaît très bien. Et le chat est souvent le centre d’une famille. Je trouvais ça drôle que ce soit lui qui mène. Ça donnait un point de vue plus neutre sur les situations.
Lorsque je lui demande pourquoi créer ce type de pièce, Charlie répond sans hésiter que c’est une manière de montrer qu’il est impossible d’être toujours parfait·e : moi, j’essaie parfois d’être parfaite. Mais le spectacle nous dit que la perfection, c’est aussi être capable de faire des erreurs.
Pour ce spectacle, Charlie retient le mot « fantastique », et moi, « miroir ».

Romantisme, brutalité et complicité en forêt
N’entre pas dans la forêt, il y a une forêt dans la forêt est une œuvre de la chorégraphe suisse Tabéa Martin destinée aux sept à quatorze ans qui explore les thèmes de la discrimination. À travers une succession de situations, la pièce rend visibles les cadres imposés par le vivre-ensemble, ceux qui organisent et structurent les relations, mais qui engendrent aussi, inévitablement, de l’exclusion. Brisant ponctuellement le quatrième mur, les cinq interprètes incarnent différents spécimens de la forêt évoquée par le titre, métaphore d’une cohabitation sociale parfois harmonieuse, parfois brutale, matérialisée sur scène par quatre cabines d’essayage portatives et une dizaine de tiges surmontées de boules de barbe à papa rose.
Dans la salle du Théâtre Rouge du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, plusieurs adultes se mêlent à une soixantaine d’élèves de la première à la troisième secondaire de la concentration théâtre de l’école Paul-Gérin-Lajoie d’Outremont. Charlie n’est pas avec moi, école oblige. Je pense souvent à elle durant la représentation : le mélange d’humour, de philosophie, de théâtre, de musique et de danse l’aurait certainement interpellée.
La proposition est exaltante. Les scènes s’enchaînent à un rythme débridé. Les nombreux changements de costumes et d’accessoires, colorés et excentriques, se font à vue, tandis que la scénographie se transforme sans cesse selon la disposition des éléments – grosses boules blanches en plastique, tableau noir sur lequel inscrire les titres de scènes, escabeau – afin d’évoquer différents espaces de jeu. À certains moments, les artistes demeurent en sous-vêtements, un choix récurrent dans les œuvres de Martin. À l’issue de la représentation, lors de la discussion avec le public, l’une des interprètes explique que, pour la chorégraphe, il importe que le corps soit montré, touché : c’est une manière de mettre en lumière sa vulnérabilité et sa force, mais aussi d’affirmer le fait d’être ensemble.
La même interprète ajoute que la beauté du spectacle réside dans le fait que, contrairement à ce qui se passe dans la vie, les actions n’ont pas de conséquences réelles dans la pièce. Pour elle, comme pour les autres artistes sur scène, il est libérateur d’aller jusqu’au bout d’un acte, d’une idée en sachant qu’il n’y aura pas de répercussions. Cette réflexion habite l’ensemble de la proposition et fait écho au jeu très incarné, physique, sensible. Les mouvements sont précis et généreux; la collaboration est intime, étroite. La présence d’un îlot roulant, sur lequel repose un étrange arrangement d’objets musicaux, participe à la dynamisation du plateau. Je ressens l’hypervigilance qu’exige la performance. Malgré la brutalité de certains passages, la bienveillance demeure palpable à tout moment, notamment lorsqu’un interprète est ridiculisé, lorsqu’une autre se fait violenter ou qu’un autre est balancé dans le vide par ses partenaires. À d’autres moments, les interprètes s’amusent, s’entraident, se témoignent de la douceur, préparent des folies. La complicité qui rassemble les artistes sur scène est émouvante; l’écoute des jeunes dans la salle l’est tout autant. Je choisis le mot « uppercut » pour résumer mon expérience.
« Imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé »
Avec cette première édition, Mélanie et Sylvain ont souhaité faire voyager les festivalier·ères dans la ville et à travers des propositions artistiques éclatées4Le titre de cette section est tiré de Nos cabanes de Marielle Macé (2019 : 27).. Pour Mélanie, la métaphore de la forêt est là depuis le début :
Le produit d’une programmation, c’est toujours un peu comme une forêt : c’est là où on retrouve une harmonie un peu naturelle, avec des contrastes, mais, en même temps, tout ça tient ensemble. […] C’est quelque chose qui se fait de manière organique, c’est notre sensibilité, ce dont on a envie. […] On a envie de dialoguer avec le public (entretien du 5 février 2026).
Lorsque Charlie et moi faisons le bilan de nos escapades, elle a beaucoup de choses à dire. Pour elle, la force du festival réside dans la diversité des questions fouillées et des spectacles présentés, et dans les nombreuses façons d’intégrer de nouveaux sujets dans le quotidien, le sien et celui des autres jeunes.
C’est une belle édition. C’est bien que les thèmes abordés soient tous différents, que les spectacles sortent de l’ordinaire. J’aime le fait que les sujets des spectacles soient cachés dans des blagues, dans des mouvements de danse. Les enfants ne les voient pas tout le temps, mais c’est correct. Je pense que si on dit les choses trop directement dans une œuvre, ça ne nous donne pas le temps de plonger dans l’histoire ou d’essayer de comprendre par nous-mêmes; si on nous lance les réponses tout de suite, en pleine face, on ne peut rien faire avec ça. […]
J’aime le genre de spectacles que La mèche courte présente. Les messages sont subtils. Au début, les artistes nous mettent juste un peu en contexte, et après ça évolue au fil de l’histoire. Les points de vue sont présentés de plein de façons différentes, pas seulement par la parole : il y a les dessins, la musique, les mouvements, le décor. Il y a des spectacles que j’ai aimés plus que d’autres, mais ils font tous découvrir de nouvelles manières de voir les choses. Alors je pense que le festival doit continuer de faire ça. C’est important.
Au sujet de la réception du public, Mélanie et Sylvain rappellent qu’il est tout à fait possible de ne pas aimer un spectacle. Mais il·elles espèrent que l’expérience globale l’emportera, vu tout le soin accordé à l’accueil et à la création d’un espace de proximité avec les artistes. Il·elles souhaitent aussi que le lien avec la communauté artistique d’ici se tisse solidement. Il leur apparaît essentiel de faire circuler les savoirs, les expertises et les pratiques, de donner accès à des spectacles et à des démarches aux personnes qui sont investies dans les jeunes publics, qui s’y intéressent et s’y consacrent. En nombre dernier, onze membres de l’Association internationale du théâtre et des arts vivants pour l’enfance et la jeunesse sont venu·es sur place. Sylvain précise que ces représentant·es de onze pays ont assisté à « tous les spectacles de la programmation, rencontré le milieu artistique et pris conscience du bouillonnement qui existe actuellement. Ça, c’est un positionnement du festival pour être un catalyseur » (idem).
Sylvain ajoute qu’un événement comme le festival apparaît comme une réponse à la montée du repli sur soi et du conservatisme un peu partout sur la planète :
Je pense que ce sont complètement des choses que notre programmation combat. On est pour l’ouverture d’esprit. […] Chaque fois que le conservatisme monte, c’est évidemment la culture qui est attaquée, l’éducation. Et là, on est là-dedans : on parle de coupures scolaires encore actuellement. Ce que ce festival affirme par la bande, c’est que ce n’est pas possible, sans un choix de société et un vrai choix de financement public, de faire ce qu’on fait. Avec LMC, on perd énormément d’argent par représentation, mais cette perte est « juste » une perte d’argent. Elle est un gain de plein d’autres choses. [LMC] est née d’un soutien public fort et, quand on en parle à l’étranger, ça donne envie, ça donne espoir (idem).
Il faut assurément, et plus que jamais, continuer de créer des occasions pour rêver et repenser le monde, pour favoriser la prise de parole et les rencontres. En ce sens, LMC me semble une invitation à oser le rassemblement, le vivre-ensemble et le rêve, un territoire pour
[f]aire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, l’action, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, pour se mettre à plusieurs (Macé, 2019 : 29).
Tout comme nous le faisions lorsque nous étions enfants, en compagnie de nos frères et sœurs et de nos autres camarades : faire une cabane en utilisant des draps, des bouts de tissus et des épingles à linge, et s’imaginer ailleurs en restant chez soi; faire une cabane et raconter ce qui nous habite, la joie et la violence; faire une cabane et organiser une grande fête pour célébrer la complexité et la nécessité du vivre-ensemble.
Oasis, éclats de rire
Nous célébrons vainqueurs
Le retour
Des jours croissants
De l’espoir si longtemps dissimulé
Au pied des solstices fébriles
C’est le cœur généreux
Que nous pouvons retrouver
Le cours des voies subtiles
L’air parfumé de fruits
De promesses d’horizons gouteux (Ross-Tremblay, 2018 : 119).
Oui, par-dessus tout, suivre le fil de l’eau, traverser des forêts, espérer les éclats de rire et marcher courageusement vers ces « horizons gouteux », côte à côte avec des enfants.

Notes
- 1Situé sur la rue Ontario, le Bain Mathieu est une ancienne piscine publique qui a été rénovée et transformée, à la fin des années 1990, en lieu de création, de résidences et de diffusion artistiques.
- 2Tous les passages en italique de cet article sont tirés de plusieurs entretiens que j’ai menés avec Charlie Legault en novembre 2025.
- 3« My body speaks the language of African street dances (Coupé Décalé, Ndombolo, Afrohouse, Azonto and more…) but also carries stories of identity, resistance, and joy. For me, dance is not just expression; it’s memory, it’s power, it’s connection. […] I am part of a generation of artists who believe that African dances are not just entertainment! They are archives of wisdom, tools of resistance, and instruments of freedom ». Cette citation a été traduite par mes soins.
- 4Le titre de cette section est tiré de Nos cabanes de Marielle Macé (2019 : 27).


