Lettres d’amour à ma famille
Je ne sais pas pourquoi l’autobiographie est devenue le sujet de prédilection de la plupart de mes œuvres chorégraphiques.
Je ne sais pas si c’est parce que par la danse, je dois nécessairement travailler avec le corps, avec ses particularités, son apparence, son ADN, son âge, son genre, sa formation, ses forces et ses blessures, et donc son identité. Ou si c’est parce que les processus de recherches artistiques sont les meilleures façons de trouver des réponses que l’on n’attend pas. Ou si c’est parce qu’en créant, je cherche à combler des vides, à réparer des liens culturels qui ont été rompus par la colonisation, l’immigration, la distance et le temps. Ou si c’est parce que parler au « je », avec mon corps et mes mouvements, est pour moi le meilleur chemin pour créer un art viscéral et teinté par une forme de vulnérabilité, de profondeur. Ou bien encore si c’est parce que la société et le système dans lesquels j’évolue me poussent constamment à parler de mon identité, de ma différence, de mon « exotisme », de mon histoire chinoise et malgache plutôt que de mon histoire québécoise.
Je ne sais pas. Je crois que c’est un peu toutes ces réponses.
J’ai longtemps pensé que parler de ma quête identitaire sur scène était un geste égoïste, que c’était une utilisation de l’espace collectif et une prise de parole pour ne parler qu’au « je ». Pendant longtemps, parler au « je » était un geste pour apprendre à m’aimer, pour apprendre à panser consciemment ou inconsciemment certaines blessures que l’immigration et le racisme m’ont léguées. Mais avec le temps, et en observant ma démarche artistique se déplier, je me rends compte que mes projets autobiographiques parlent aussi au « nous ». Pas un « nous » lié à ma communauté, mais un « nous » tissé de liens familiaux.
Mes projets autobiographiques sont en fait, une suite de longues lettres d’amour destinées à ma famille.
Ce sont des lettres d’amour à la beauté de ce qu’elle m’a léguée ; aux zones de noirceurs qu’elle me laisse éclairer ; aux questions qu’elle m’autorise à poser publiquement afin que d’autres s’en emparent ; à la célébration de nos traditions et de nos liens ; à la richesse de ce qui m’a été transmis ; aux valeurs dans lesquelles j’ai été élevée ; à tout ce qu’ils et elles ont sacrifié et combattu pour que j’en sois là, à vivre de mon art.
Être enfant d’immigrant.es et devenir artiste est un immense privilège.
Moi, petite malgache-chinoise
Rédigée en 2016, ma première création solo fût ma toute première lettre d’amour.
Sur scène, des archives familiales retracent mon seul voyage à Madagascar, alors que j’avais 6 ans. Elles s’entremêlent à des images documentaires, filmées lors de mon premier périple en Chine, entrepris à l’âge de 30 ans. Ces fragments visuels accompagnent ma danse, emplissant mes gestes et mes mouvements de nostalgie, de questionnements, d’émotions, et surtout, de fascination : dans Moi, petite malgache-choinoise, je danse ma propre quête identitaire face à deux pays si différents et lointains, auxquels je suis pourtant profondément liée.
Dans ce solo, les images filmées par mon père que l’on devine par la présence de sa voix offrent au public un accès privilégié au lien unique qui m’unit à lui et à ma mère, tout en révélant la force singulière de l’amour que de nombreux parents immigrants portent à leurs enfants. En partageant leur attachement à Madagascar, les miens m’ont transmis les outils nécessaires pour mieux comprendre d’où je viens et ainsi m’aider à trouver ma place dans le monde. Quant aux images tournées en Chine, cette fois-ci plus documentaires, elles suivent mon pèlerinage jusqu’à la maison d’enfance de mon grand-père, celle qu’il a quittée pour fuir la guerre. En retrouvant sa maison, en la filmant et en la partageant, j’ai voulu rendre hommage à son passé et préserver des fragments de son histoire en l’intégrant à jamais à la mienne. Sans que je le sache à l’époque, ce spectacle leur disait « Merci. Je vous aime. Je comprends d’où je viens et ce que vous avez sacrifié pour moi ».
Une allée de zébus, une centaine de fleurs et des papillons encadrés

Me voici ici, arborant un masque de zébu que j’ai créé pour rendre hommage à cet animal emblématique de Madagascar et à ma grand-mère paternelle. Pour les Malgaches, le zébu nous accompagne à différents moments de notre vie en étant sacrifié à notre naissance, notre passage à l’âge adulte, à notre mariage, lors d’événements importants puis à notre mort. Je n’ai pas pu assister au rite funéraire de ma grand-mère, mais ma famille m’a raconté qu’un zébu avait été sacrifié pour accompagner son âme dans l’au-delà et que la chair avait été distribuée à tout son village natal. Il a été sacrifié en son honneur et pour demander la bénédiction des ancêtres. Le zébu incarne la fierté de l’identité malgache, ainsi que la prospérité et la puissance, ses cornes ornent encore aujourd’hui de nombreux tombeaux.
En 2018, j’ai commencé à mon insu, une nouvelle lettre d’amour que j’écris encore aujourd’hui : Mon allée de zébus. Ce projet multidisciplinaire a débuté le jour où j’ai appris le décès de ma grand-mère à Madagascar. Il se décline en une série de sept chapitres chorégraphiques créés à partir de sept robes, dont la confection est abordée à partir de différents processus.
Lorsque j’ai reçu la nouvelle du départ de ma grand-mère, j’étais seule au travail et je faisais des tests sur une robe de paillettes que je voulais modifier. Comme je n’arrivais pas à comprendre la tristesse profonde que je traversais, je suis restée des heures à coudre des morceaux de paillettes ensemble sans vraiment réfléchir, prise dans un geste, dans une sorte de boucle sans fin.
J’ai ainsi travaillé pendant un an, sur la confection d’une robe immense faite de retailles de paillettes et de vêtements usagés, décousus puis minutieusement recousus. Le geste répétitif et méditatif de la couture ainsi que l’extension constante de ma robe se sont transformés en rituel de deuil.
J’ai travaillé en silence, en pensant à ma grand-mère et en priant.
Comment fait-on pour dire au revoir à quelqu’un qui meurt sur un autre continent ? Comment fait-on pour dire au revoir sans pouvoir aller là-bas et partager des gestes funéraires à plusieurs ?
Grand-mère, ma prochaine danse sera pour toi.
Au revoir zébu, premier chapitre de Mon allée de zébus est un solo composé en hommage à ma grand-mère qui s’enracine dans ce rituel inventé, dans ce travail solitaire, silencieux et ces questions lancinantes. C’est avec l’arrivée de la COVID-19 que sa dimension collective a pris forme. Alors que s’installait l’épidémie et avec elle, les mesures de confinement, la solitude et la mort nous ont envahi de tous bords et de tous côtés. Il fallait qu’ensemble, nous trouvions des manières de dire au revoir à celles et ceux que nous n’avions pu accompagner jusqu’à la fin.

C’est ainsi qu’a commencé, en 2022, un second cycle de création pour une nouvelle robe, cette fois-ci couverte de fleurs faites de tissus recyclés. Pour la concevoir, j’ai rencontré plus d’une centaine de participant.es. Pendant près d’un an, accompagnée par un intervenant social, j’ai fait la connaissance de groupes variés : de jeunes Asiatiques, des personnes adoptées, des femmes hispaniques, de nouveaux arrivants, des membres de la communauté LGBTQ+, des personnes âgées, des adolescent.es et des artistes de la relève.
Ensemble, nous nous sommes assis.es, nous avons cousu des fleurs et nous avons parlé de deuils, de rituels et de nos souvenirs familiaux.
L’art et la rencontre peuvent guérir bien des blessures.

Par ce partage, cette ouverture de mon processus, j’ai senti que je continuais à honorer ma grand-mère tout en approfondissant mes réflexions, en poursuivant mon processus de deuil et en accompagnant d’autres personnes dans leur propre cheminement. À la fin de chaque atelier, je récoltais les fleurs, chargées de deuil et parfois d’espoir. Ces fleurs, unies et intégrées à la robe, m’ont permis de porter sur scène ces histoires partagées.

Récemment, j’ai également présenté un second spectacle intitulé La nostalgie du papillon malgache, habillée d’une robe que j’ai cosignée avec ma mère. Depuis quelques mois, je travaille sur trois nouvelles robes pour poursuivre ma série. Je réfléchis également à la forme que prendra la septième. Une partie de moi semble ne pas vouloir y penser, comme si cette dernière robe voulait dire au revoir à tout jamais. Y penser m’ébranle profondément.

Mon allée de zébus est une quête identitaire, un processus de deuil et une célébration de ma famille et de mes racines à travers la création textile et le mouvement : c’est un acte de guérison. Je ne sais pas quand ni comment je vais terminer ce projet, mais j’aime le fait qu’il me prenne du temps, des années. C’est comme une longue correspondance entre ma grand-mère et moi qui ne se termine pas.
Ce cheminement créatif, qui semble ne jamais s’achever, devient une métaphore de ma propre évolution, une quête constante de sens et de réponses. Créer des œuvres autobiographiques, c’est de la recherche. C’est fouiller dans mes archives familiales, c’est interviewer mes parents, mes grands-parents, des oncles et des tantes, c’est rencontrer des gens de ma communauté et de ma famille éloignée, c’est voyager, c’est chercher et lire pendant des heures, c’est filmer et photographier mille choses, c’est comprendre un autre imaginaire collectif que celui que j’ai étudié à l’université, c’est réapprendre des langues perdues, des rituels oubliés, des danses, des recettes, des pratiques artisanales, des symboles, des croyances. C’est grandir à travers une recherche sur soi, sur sa famille, sur ses récits, sur ses pays d’origine. C’est prendre racine pour devenir plus forte et fière.
Et cette force et cette fierté que j’ai gagnées en parlant au « je » et au « nous » et en célébrant mon identité par les arts, c’est celle que j’essaie de partager quand je prends parole sur scène ou dans l’espace médiatique, ou encore quand je collabore avec de nouveaux.elles artistes ou avec mes élèves. Par la danse et par les arts, je cherche à souligner la beauté des histoires de chaque personne, à repérer comment sa lignée ancestrale construit son visage, mais aussi son corps en tant que moyen d’expression ; d’explorer comment son rapport à la terre, celle qu’elle foule présentement et celle que ses ancêtres ont foulé influencent son poids, sa musculature, sa posture ; d’observer comment les traumas familiaux sont passés d’une génération à une autre et comment ils peuvent être réparés par les arts et par les nouvelles générations pour devenir une force émancipatrice.
Au fond, créer des œuvres autobiographiques, c’est apprendre à dire « je t’aime » avec autre chose qu’une assiette de fruits coupés.

