Aux origines du projet Mettre en jeu nos relations au fleuve : éprouver, dire, rêver, il y a deux rencontres déterminantes : le texte dramatique Les filles du Saint-Laurent, écrit par Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre, dans la mise en scène d’Alexia Bürger créée au Théâtre National de la Colline en novembre 2021, et le projet de territoire Ce que nous dit l’eau : rituel d’attachement, mené par Floriane Facchini à l’occasion de la première sortie de résidence, organisée par le Centre National des Arts de la Rue et de l’Espace Public – Le Citron Jaune à Port Saint-Louis du Rhône, en octobre 2022. Le premier ose élargir le personnel dramatique aux agents non humains et se risque à la forme, démodée et fréquemment décriée, de la prosopopée en donnant à entendre la voix du fleuve, cette entité immémoriale excédant les limites des existences humaines. Le second projette de raviver les liens affectifs aux cours d’eau à travers une exploration sensible d’un paysage fluvial, l’écoute de témoignages de riverain·es et la dégustation, sensuelle et ritualisée, de boissons ou d’aliments concoctés à partir de la flore et de la faune piscicole locales (Joinnault, Lasserre et Hervé, 2024). Ces rencontres émouvantes nous confortaient alors à poursuivre nos recherches sur les pratiques théâtrales s’efforçant de désanthropocentrer les imaginaires et de fabriquer des attachements, en resserrant nos objets d’étude aux réalités fluviales, et ce, d’autant plus que nous constations qu’elles n’étaient pas isolées dans les champs intellectuels et artistiques contemporains.
Les nouvelles pensées écologiques ont accordé, ces dernières années, une attention particulière aux fleuves et aux rivières. Certaines observent dans la réinvention des relations aux cours d’eau une voie privilégiée de transition écologique. C’est le cas par exemple de l’ouvrage Les veines de la terre : une anthologie des bassins-versants, qui nous invite à repenser nos existences à l’aune de ces aires géographiques « afin de réancrer nos modes de vie quelque part sur la biosphère » (Schaffner, Rollot et Guerroué, 2021 : 29) et qui propose une exploration des promesses de ces territoires écologiques, qui viendraient se substituer aux délimitations administratives dans une perspective biorégionaliste. Cependant, la plupart prennent comme point de départ l’état alarmant dans lequel une majorité de cours d’eau se trouvent en raison des ravages provoqués par l’activité humaine. « Entité naturelle et historique à la fois » (Duperrex, 2022 : 32), le fleuve est en effet le lieu de rencontre de deux principes contradictoires selon Matthieu Duperrex. D’un côté, le « reengineering » (Duperrex, 2024 : 14) continu des fleuves depuis les débuts de l’histoire de l’humanité, en fait, à travers les opérations de dragage et d’endiguement, des quasi-artefacts. De l’autre côté, le fleuve reste une force géologique, porteuse d’une « forme de wilderness, fluente et irréductible » (ibid. : 19). Si une anthropisation surenchérie visant à maîtriser cette force doit être combattue en raison de ses conséquences écologiques funestes, il ne s’agit pas pour autant, estime le philosophe, d’appeler au retour, d’ailleurs impossible, de rivières indomptées et préservées des aménagements humains dévastateurs, comme celles décrites avec nostalgie par Élisée Reclus dans son Histoire d’un ruisseau (1869), mais plutôt d’écouter la parole du fleuve, dans un monde où l’être humain ne serait pas l’unique locuteur.
Cette écoute du fleuve est au cœur du processus instituant, à la fois réel et fictif, politique et artistique, des auditions du parlement de Loire (2019-2021), organisées par Camille de Toledo au POLAU-pôle arts & urbanisme à Tours1Ce processus a depuis essaimé dans de nombreux bassins versants français (Isère, Rhône, Rhin, Isle, etc.), comme en témoigne la tenue à la Haute école des arts du Rhin en mars 2026 d’une Assemblée des parlements des fleuves et des rivières.. Ces auditions, réunissant des philosophes, des anthropologues, des juristes et des scientifiques, avaient pour objectif de réfléchir aux conditions légales et conceptuelles rendant possibles la reconnaissance de la personnalité juridique de la Loire et son intégration en tant qu’entité non humaine dans les assemblées politiques, à l’instar du fleuve néo-zélandais Whanganui et du fleuve colombien Atrato. Or cette « extension de la scène politique et légale » exige, selon de Toledo, « une extension de la scène du langage » et la prise en compte de la « biosémiotique » (de Toledo, 2021 : 12) des entités naturelles. Dans Le fleuve qui voulait écrire : les auditions du parlement de Loire (2021), l’écrivain n’a de cesse de faire du fleuve non seulement un agent, au sens de Bruno Latour, mais aussi et surtout un sujet de langage, dont la parole doit être entendue et traduite2Cette exigence orientait la conception de l’exposition du musée des Confluences à Lyon (octobre 2022-août 2023), expressément intitulée Nous, les fleuves., jusqu’à lui accorder un monologue dans lequel l’entité naturelle acquiesce à la possibilité de défendre ses intérêts en raison des menaces persistantes de blessures infligées par les intérêts humains.
L’une de ces blessures réside, selon Baptiste Morizot, dans la déconnexion des rivières de leur lit majeur, des terres, de la végétation de leurs rives et de leur nappe phréatique, résultant de la conception aménagiste des cours d’eau en vigueur depuis le XIXe siècle; pour accélérer et contrôler l’écoulement des eaux, pour gagner des terres sur leur lit majeur, les rivières ont été endiguées, recalibrées et fixées dans leur lit mineur, entraînant un phénomène d’incision : elles se creusent verticalement et n’entretiennent plus de rapports réciproques féconds avec les rives (Morizot et Husky, 2024 : 99). En bref, les rivières sont malades. Pour les régénérer, ralentir leur écoulement, élargir leur lit, Morizot appelle à emprunter aux castors leurs techniques de construction et même à faire des alliances interespèces avec leur peuple. Il s’agit de se reconnecter aux cours d’eau, de « guérir […] nos rapports aux rivières » (ibid. : 312) à travers la constitution de collectifs qui prennent soin d’elles et, par là même, en font un commun.
Écouter la voix et le langage du fleuve, se reconnecter aux rivières et créer des communautés des cours d’eau sont également des motivations qui animent de nombreuses expérimentations artistiques récentes. Sans prétendre à l’exhaustivité – nous restreindrons aux œuvres suivies de près ou de loin dans le contexte français –, nous pouvons mentionner l’écriture romanesque écoféministe de Wendy Delorme, qui use de la prosopopée et donne à entendre la voix de cours d’eau, en empathie avec les existences brisées de personnages féminins (Le chant de la rivière, 2024) ou en soutien des subjectivités désespérées par le contexte politique actuel (Le parlement de l’eau, 2025). Les voix du fleuve sont au cœur de l’installation MÉTAMORPHOSES : 43°40’46″N, 4°37’39″E (2025-2026) de la compositrice Julie Rousse, qui propose une exploration sonore du Rhône, depuis sa source jusqu’à son embouchure, entremêlant flux profonds, événements de surface et activités humaines sur ses rives. Les installations Poïpoïdrome flottant (2021-2024) de Céline Domengie et La maison sur le fleuve (2026) de Feda Wardak, flottant respectivement sur le Lot et la Dordogne, sont quant à elles destinées à fabriquer des liens entre les populations riveraines et les fleuves. Enfin, les films Méandre(s) (2022) de Camille Auburtin et Méandres ou La rivière inventée (2023) de Marie Lusson et Émilien De Bortoli font d’un fleuve le lieu d’une expérience sensorielle où se rencontrent sons, lumières, corps, végétaux et courants aquatiques.
Notre projet Mettre en jeu nos relations aux fleuves : éprouver, dire, rêver s’intègre dans ce paysage intellectuel et artistique. Il aspire à considérer comment les arts vivants peuvent nous reconnecter symboliquement et affectivement aux rivières, comment ils peuvent nous donner à entendre leurs voix, et comment ils peuvent former des communautés sensibles, liant éléments humains et non humains. Plus précisément, nous voulons cerner les puissances spécifiques des arts vivants dans cette mise en jeu des relations aux fleuves.
Ce projet s’est traduit par l’organisation de trois sessions de journées d’étude qui se sont tenues à la Maison des Sciences Humaines et Sociales (MSHS) Sud-Est et dans le lit du Paillon à Nice, en 2023 et 2024. La session inaugurale, consacrée aux processus de création interdisciplinaires, a eu lieu les 25 et 26 avril 2023. Son objectif était de réfléchir aux modalités par lesquelles les processus créatifs contemporains « s’adosse[nt] aux savoirs, aux outils d’écoute, aux finesses de l’enquête, à l’éthique de la traduction, aux dernières explorations des sciences du vivant » (de Toledo, 2021 : 336). La deuxième session, Récits du fleuve et écothéâtrologie (7, 8, 9 novembre 2023), s’intéressait aux nouvelles dramaturgies et mises en récit des fleuves en s’appuyant sur la notion d’« écobiographie » (Pierron, 2021), entendue comme manière de se raconter par nos relations pragmatiques et affectives aux milieux terrestres, et celle d’« anthropomorphisme généralisé » (« generalized anthropomorphism »; Kirkkopelto, 2004), qui ouvre la représentation théâtrale, jusqu’à présent anthropocentrée, aux présences non humaines. La troisième session, Politiques et communautés des fleuves (14 et 15 octobre 2024), se proposait de réfléchir à des pratiques performatives, participatives et polyphoniques qui, à travers la multiplication et l’enchevêtrement des voix, des sensations et des souvenirs, donnent à entendre les attachements affectifs des riverain·es aux fleuves et rendent compte des enjeux politiques afférents.
Deux principes ont déterminé l’organisation de ces sessions : d’une part, la nécessité de croiser et de décloisonner les champs disciplinaires3Les sessions ont ainsi réuni, en plus des spécialistes des études en arts vivants, des chercheur·euses en anthropologie (Agnès Jeanjean, Daphné Mastchenko et Toufik Ftaïta), en hydrologie (Pierre Brigode), en géomorphologie (Margot Chapuis), en droit (Sarah Vanuxem) et en écopoétique (Elisa Veronesi). afin d’asseoir et d’enrichir, par de multiples formes de savoirs, les désirs de transitions écologiques et sociales. Il nous a également paru très important de donner amplement la parole aux artistes et d’écouter des récits d’expérimentations pionnières dans la fabrication d’attachements aux fleuves. Publié dans la partie « Documents » de ce numéro, l’entretien mené par Carolina E. Santo avec l’artiste brésilienne Gabriela Carneiro da Cunha, au sujet de son projet Margens (Marges), consacré à la création d’actes artistiques liés aux rivières amazoniennes ravagées et aux luttes de femmes riveraines pour les guérir, en est un exemple4D’autres artistes ont partagé des récits d’expériences : les membres de l’Expédition bleue (Camille Deslauriers, Kateri Lemmens, Anne-Marie Asselin, Erika Arsenault et Tina Laphengphratheng), Maryse Goudreau (La conquête du béluga), Floriane Facchini (Ce que nous dit l’eau), Maria Da Silva et Nicolas Dutour (Rencontres aquatiques –Genève), Marie Lusson (Méandres ou La rivière inventée), Chloé Mazzani (Made in the River – Marseille). Kiran Pavaskar, quant à elle, a présenté la performance élaborée dans le cadre d’une recherche-création menée au Maharashtra Institute of Technology World Peace University de Pune autour de la rivière indienne Chambal. Ces dernières expériences feront l’objet de deux publications dans le Vivarium qui accompagnera ce numéro.. D’autre part, à travers l’organisation d’ateliers ouverts aux participant·es des journées d’étude, ces sessions devaient comprendre des moments d’expérimentation de transposition des démarches créatives discutées dans le contexte du fleuve Paillon, et plus précisément de sa partie découverte, voisine de la MSHS. C’est ainsi que l’équipe québécoise de l’Expédition bleue a proposé, en ouverture du cycle scientifique, deux ateliers d’écriture de cartes postales poétiques et d’un carnet collectif, à partir de l’exploration sensible, ainsi qu’une séance de ramassage de déchets organisée avec l’association Nice Plogging dans le lit du Paillon. Durant la deuxième session, Jean-Philippe Pierron a proposé des exercices d’écriture écobiographique centrés sur nos rapports à l’eau. Enfin, Pauline Quantin et Benoit Pinero, de la structure culturelle ʟɨɠɘɹɘ, ont invité à des pratiques d’écoute et d’attention, ainsi qu’à une mise en forme, performative et collective, des différentes représentations du fleuve qui en ont résulté. Les protocoles et enjeux de ces différents ateliers seront restitués dans le Vivarium « D’un fleuve l’autre » de l’Extension recherche et création associé à ce numéro.
Celui-ci restitue et prolonge les réflexions collectives qui ont animé notre cycle d’événements scientifiques. Composé d’un dossier de sept articles et des rubriques « Documents » et « Le pont », il couvre un large spectre de pratiques théâtrales et performatives et traverse différentes aires géographiques (France, Canada, Italie, Écosse, Portugal et Brésil). Il se concentre, en revanche, sur un empan chronologique limité, à savoir la dernière décennie, prenant acte d’un changement de paradigme. Il serait sans doute tentant d’inscrire les pratiques contemporaines dans la longue histoire des arts vivants, et de considérer, par exemple, les prosopopées d’aujourd’hui comme des résurgences des personnifications fluviales qui peuplent les tragédies lyriques de l’Ancien Régime. Mais celles-ci, ainsi que les nymphes qui les accompagnent, ont pour fonction de chanter la gloire du souverain, dans une perspective fortement anthropocentrique où les éléments naturels sont inféodés aux desseins humains (le Blanc, 2025). De même, les créations proposées par d’importantes compagnies des arts de la rue, beaucoup plus récentes, ne peuvent totalement valoir pour précurseurs des formes abordées ici. Les spectacles sur l’eau d’ilotopie, de Narcisse guette (2001) à Dérives (2021), comme les différentes étapes du projet Roman fleuve (2003-2007) de KMK, invitent sans doute les populations riveraines à se reconnecter aux fleuves, ou tout au moins à réinvestir ses rives délaissées, et ne sont pas dénués d’ambitions environnementales5Entre 1999 et 2018, la compagnie ilotopie a organisé le festival Envies Rhônement en Camargue, qui aspirait à « tisser un fil rouge entre l’art et l’environnement » (Heilmann et al., 2008 : 157).. Cependant, les cours d’eau y sont avant tout « des scènes liquides, finalement vierges » (Heilmann et al., 2008 : 119) ou des environnements propices à « un détournement poétique » (Compagnie KMK, 2007 : 90), à des ouvertures sur un imaginaire mythique ou des mondes insolites qui ramènent les paysages à l’échelle humaine et laissent peu de place aux réalités écologiques et sociales des milieux fluviaux. Dans les formes performatives dont il est question dans ce numéro, le fleuve n’est pas un décor, n’est même pas une scène naturelle que l’être humain peut s’approprier pour ses fins esthétiques, mais est posé comme une altérité non humaine avec laquelle l’être humain doit s’accorder, doit composer. Tous les gestes performatifs abordés ici s’efforcent, d’une manière ou d’une autre, de désanthropocentrer les imaginaires fluviaux afin de proposer de nouvelles formes d’attention et de relation aux cours d’eau.
Ces questions sont au cœur des deux premiers textes qui, écrits par Jean-Philippe Pierron et Esa Kirkkopelto, ne portent pas précisément sur les relations aux fleuves, mais invitent à des réflexions plus globales sur les possibles contributions du théâtre et des pratiques corporelles aux renouvellements désanthropocentrés des imaginaires et des manières de composer avec le vivant et le non-humain. Stimulé·es par leurs travaux, nous avons convié ces deux chercheurs à accompagner nos chantiers réflexifs, et publions, en guise d’ouverture théorique, les textes enrichis des conférences qu’ils ont données lors de la deuxième session des journées d’étude. Leur disposition philosophique et l’appareil conceptuel qu’ils proposent nous semblent en effet susceptibles de contribuer pleinement aux recherches sur les écodramaturgies et sur les « performances écocorporelles », telles que les désigne Kirkkopelto. Pierron nous invite, pour sa part, à penser ce que pourrait être un théâtre envisagé littéralement depuis le « côté jardin ». Dans le prolongement de ses réflexions antérieures sur les capacités des arts à « réveill[er] l’expérience sensible et polysensorielle de nos appartenances à la nature, et de la portance de celle-ci » (Pierron, 2023 : 32), le philosophe dessine les contours utopiques d’un théâtre écologique qui donnerait à éprouver, sous une forme concentrée et intensive, les textures relationnelles de nos existences au sein du monde, tout en enrichissant nos facultés d’attention aux formes plurielles du vivant. Kirkkopelto propose quant à lui de penser des processus performatifs d’« incorporation », permettant de faire l’expérience du plus-qu’humain dans son propre corps, et leur donne une assise théorique en croisant une approche phénoménologique à des concepts empruntés à Helmuth Plessner (2019 [1928]). La pratique d’incorporation présentée entraîne un décentrement du sujet humain, investi par des existences non humaines, et participe ainsi d’un anthropomorphisme renouvelé propre aux pratiques qui s’efforcent de désanthropocentrer les gestes performatifs. Le corps performatif devient alors la scène où les clivages entre l’être humain et le non-humain se brouillent, sous l’effet de ce que l’artiste-chercheur et philosophe nomme une « technique d’aliénation corporelle ».
L’idée d’anthropomorphisme renouvelé est également au centre des analyses de la pièce Les filles du Saint-Laurent de Rébecca Déraspe et Annick Lefebvre, de sa mise en scène par Alexia Bürger et de la création théâtrale vidéographique de Cristina Cugliandro, A Letter from the Ocean (2021), d’après un texte de Caridad Svich (2020), que propose Catherine Cyr dans son article. La chercheuse met en exergue les troubles des identités énonciatrices, le brouillage du partage naturaliste des entités humaines et non humaines que produit une « poétique de l’inassignable ». En dégageant des stratégies formelles qui pourront servir à l’analyse d’autres œuvres relevant de cet anthropomorphisme renouvelé (fluidité énonciative, diffraction lumineuse et sonore, choralité transcorporelle, brouillage intermédial…), elle montre comment le théâtre peut aujourd’hui dépasser la simple incarnation personnificatrice des éléments naturels.
Les deux articles suivants reviennent sur des recherches artistiques in situ visant à la fois une réappropriation symbolique et performative de fleuves ravagés ou de milieux fluviaux disparus, et la constitution ou le raffermissement de communautés du fleuve, associant collectivité humaine, écosystème biologique et mémoires topiques. Kamila Mamadnazarbekova s’intéresse aux performances écoféministes et néo-matérialistes de Minty Donald, Nic Green et Hanna Tuulikki, qui ont investi les rives du fleuve Clyde, où se cristallisent la mémoire historique de la modernité industrielle, la crise écologique et les relations genrées au fleuve. L’article expose différentes modalités performatives employées par ces artistes femmes afin de renouveler l’attention à ce cours d’eau et de réinventer des formes communautaires. Carolina E. Santo analyse ensuite les formes performatives et scénographiques par lesquelles des populations déplacées de villages engloutis, au Portugal et en France, réinventent leurs relations aux territoires et aux paysages fluviaux. Ses enquêtes de terrain amènent l’artiste-chercheuse à forger la notion de « géoscénographie », qui désigne une pratique artistique située visant à révéler et à transmettre, dans un geste performatif, une expérience sensible d’un milieu en crise et, partant, les relations qui unissent les êtres humains à la terre, à l’eau et à la mémoire des lieux.
Les deux derniers articles se penchent sur des œuvres, chorégraphiques ou dramatiques, relevant d’une « écriture de la fluidité » (Quéinnec et Giguère, 2024) induite par le contexte fluvial. L’article d’Emanuele Regi s’intéresse aux rapports entre geste dansé et fluidité fluviale dans des créations chorégraphiques italiennes contemporaines, par exemple La Möa: A Dance for Body and Creek (2022) de Lorenzo Morandini et Iride (Iris, 2024-) de Marta Bellu. Il analyse les caractéristiques d’un geste qui incorpore le flux de l’eau, exprime le fleuve et assimile la fluidité inhérente à son écosystème. Laura Lahaye Vantroyen dégage, quant à elle, de sa lecture de plusieurs pièces – notamment de Stéphane Jaubertie, Suzanne Lebeau, Samaële Steiner, Alexandra Badea, Daniel Danis, Rébecca Déraspe et Annick Lefebvre – les motifs d’une « poétique de l’écoute » des fleuves. Celle-ci entremêle les paroles des êtres humains, des morts et du vivant, et fait émerger des récits de soulèvements démocratiques et écologiques, des anamnèses ramenant au jour la part inavouable de nos intimités et de notre histoire, ainsi que de nouvelles voies pour les identités à venir.
Le numéro comprend également, dans la rubrique « Documents », outre l’entretien déjà mentionné avec Gabriela Carneiro da Cunha augmenté des réflexions de Carolina E. Santo, le texte et les traces iconographiques d’une conférence performée qu’a offerte la géographe et artiste Nathalie Blanc lors de la troisième session des journées d’étude, Politiques et communautés des fleuves. Le propos poétique et philosophique de cette performance a, comme les articles de Pierron et de Kirkkopelto, une portée qui excède la question fluviale, d’ailleurs absente du texte, mais qui résonne étonnamment avec le contexte niçois du lit méprisé du Paillon et, nous n’en doutons pas, avec de nombreux fleuves qui font accroc dans les paysages lisses de nos zones urbaines, où se lit la hantise maniaque du désordre, de l’herbe folle et de l’impur. Enfin, dans la rubrique « Le pont », Marcos Barbosa de Albuquerque revient sur des créations théâtrales ou des expériences de recherche-création, menées au sein de l’Escola Superior de Artes Célia Helena de São Paulo, qui interrogent les relations problématiques aux fleuves qu’entretiennent les populations brésiliennes (cours d’eau pollués, rivières urbaines enfouies) ou qui promeuvent de nouveaux rapports interspécifiques dans des dispositifs participatifs ritualisés. Ces réflexions fluviales se prolongeront dans le Vivarium « D’un fleuve l’autre ».
Notes
- 1Ce processus a depuis essaimé dans de nombreux bassins versants français (Isère, Rhône, Rhin, Isle, etc.), comme en témoigne la tenue à la Haute école des arts du Rhin en mars 2026 d’une Assemblée des parlements des fleuves et des rivières.
- 2Cette exigence orientait la conception de l’exposition du musée des Confluences à Lyon (octobre 2022-août 2023), expressément intitulée Nous, les fleuves.
- 3Les sessions ont ainsi réuni, en plus des spécialistes des études en arts vivants, des chercheur·euses en anthropologie (Agnès Jeanjean, Daphné Mastchenko et Toufik Ftaïta), en hydrologie (Pierre Brigode), en géomorphologie (Margot Chapuis), en droit (Sarah Vanuxem) et en écopoétique (Elisa Veronesi).
- 4D’autres artistes ont partagé des récits d’expériences : les membres de l’Expédition bleue (Camille Deslauriers, Kateri Lemmens, Anne-Marie Asselin, Erika Arsenault et Tina Laphengphratheng), Maryse Goudreau (La conquête du béluga), Floriane Facchini (Ce que nous dit l’eau), Maria Da Silva et Nicolas Dutour (Rencontres aquatiques –Genève), Marie Lusson (Méandres ou La rivière inventée), Chloé Mazzani (Made in the River – Marseille). Kiran Pavaskar, quant à elle, a présenté la performance élaborée dans le cadre d’une recherche-création menée au Maharashtra Institute of Technology World Peace University de Pune autour de la rivière indienne Chambal. Ces dernières expériences feront l’objet de deux publications dans le Vivarium qui accompagnera ce numéro.
- 5Entre 1999 et 2018, la compagnie ilotopie a organisé le festival Envies Rhônement en Camargue, qui aspirait à « tisser un fil rouge entre l’art et l’environnement » (Heilmann et al., 2008 : 157).

