La recherche en arts vivants, qu’elle soit théorique ou ancrée dans la pratique, repose sur la collecte et l’analyse d’une constellation de traces : documents écrits, images, archives sonores, captations, dispositifs numériques. Ces matériaux hétérogènes font advenir une pensée capable d’éclairer les esthétiques contemporaines comme les pratiques historiques. Empreintes visuelles d’un geste dansé, indices fragmentaires d’une partition théâtrale, images de costumes, entretiens d’artistes : les traces constituent à la fois des données essentielles à l’écriture d’une histoire des arts vivants et des matériaux indispensables à tout travail réflexif. Le théâtre se pense par, dans et avec ces empreintes incarnées et intermédiales que les œuvres laissent dans leur sillage.

C’est à partir de cette prémisse que s’inscrit le dossier thématique « Traces des arts vivants au Québec et au Canada francophone ». Louise Frappier et Nicole Nolette y ont convié des chercheur·euses à explorer le potentiel heuristique et herméneutique de la notion de trace en arts vivants. Ce faisant, elles ouvrent une piste de recherche essentielle à la constitution d’un véritable patrimoine des arts vivants au Québec et au Canada francophone, en invitant à repenser les modes de transmission, de conservation et d’analyse des œuvres.

La section « Pratiques et travaux », qui accueille des contributions hors dossier, réunit pour sa part trois études respectivement ancrées en Sicile, au Québec et en France. Dans l’article « La déconstruction du stéréotype dans les contes de fées de la dramaturge sicilienne Emma Dante », Clelia Paola Di Pasquale propose une analyse des adaptations scéniques contemporaines de contes de fées par une artiste majeure de la scène européenne. Emma Dante – qui, au moment d’écrire ces lignes, met en scène Le malade imaginaire (2026) à la Comédie-Française – développe une œuvre singulière, encore peu connue au Québec, marquée par une critique acerbe des structures sociales archaïques et de la domination patriarcale. Di Pasquale montre comment les spectacles de Dante mettent fréquemment en scène des microcosmes matriarcaux et s’adressent à une humanité disposée à réfléchir aux questions de genre, d’intersexuation et de non-binarité. L’extravagance des costumes et l’hybridation grotesque des formes participent ainsi à l’élaboration d’un théâtre queer qui interroge et subvertit l’ordre établi.

Karolann St-Amand propose ensuite une relecture d’une œuvre emblématique du théâtre québécois des années 1980-1990, période au cours de laquelle le théâtre de l’image a profondément redessiné le paysage esthétique. Le dortoir (1988) de Carbone 14 figure parmi les créations marquantes de cette époque charnière, notamment par la place centrale qu’y occupent le corps performatif et la scénographie. Si l’œuvre a déjà fait l’objet de plusieurs analyses, St-Amand en renouvelle la lecture en l’abordant sous l’angle de la perspective sonore. Son étude met en évidence la fonction dramaturgique du son : la musique, les effets sonores, la voix et le silence participent pleinement à la construction de l’univers scénique. La conception sonore contribue ainsi à instaurer une atmosphère à la fois onirique et brutale, accompagnant la physicalité extrême des interprètes et amplifiant l’effet d’immersion des spectateur·trices.

Enfin, Élisabeth Viain signe une étude qualitative et quantitative consacrée à la présence des milieux théâtraux français sur YouTube avant et après la pandémie de COVID-19. Inscrit dans le champ de l’histoire des relations entre théâtre et médias audiovisuels, son article interroge les mutations de la culture théâtrale en contexte pandémique. L’analyse des formes spectaculaires diffusées sur la plateforme révèle que le théâtre y occupe, en temps normal, une place marginale. Toutefois, durant la fermeture des salles, plusieurs institutions majeures ont mis en ligne des captations intégrales de spectacles. Ces constats amènent l’autrice à s’interroger : YouTube constitue-t-il un espace seulement conjoncturel pour le théâtre, ou révèle-t-il des transformations plus durables quant à l’avenir du spectacle vivant?

Ce numéro de Percées se conclut par une « Revue des revues » préparée par Gabrielle Boucher. Celle-ci propose une traversée de deux numéros de la revue Jeu, respectivement consacrés aux « Matériaux » (2025) et aux « Figures du palimpseste » (2025), qui mettent en lumière l’intrusion de matériaux divers dans la représentation et la pluralité des usages contemporains du palimpseste. Le numéro 256 de Théâtre/Public, intitulé « Théâtre et numérique » (2025), explore pour sa part l’idée selon laquelle le recours aux technologies numériques favorise l’émergence de nouveaux imaginaires scéniques. Enfin, le neuvième dossier de la revue en ligne Thaêtre, « Tubes en scène! » (2025), s’intéresse à l’irruption du tube dans les pratiques théâtrales contemporaines, en particulier à la dimension performative de son entrée en scène.

Bonne excursion au sein de ce quatorzième numéro de Percées!

Marie-Christine Lesage

Informations de l’article

Publié