La table du festin

Contribution de Julie Faubert
Le festin

Le Festin

Le Festin est une situation sonore-relationnelle-performative.

 

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Comment inventer d’autres manières d’être, d’agir, de sentir et de penser ensemble?

Comment donner lieu à de nouvelles nuances de la distance et de la proximité entre nous?

Comment le sonore peut-il permettre d’inventer, de troubler, de raffiner les manières d’être ensemble dans un lieu?

 

Ma recherche navigue dans l’eau trouble de ces questionnements, cherchant l’émergence d’un état d’attention en commun qui réfuterait cette fiction incroyablement réductrice que suppose la division privé-public. Le Festin ouvre un espace de porosité entre les convives qui s’installent à sa table. Il invente une nouvelle distance — celle des casques d’écoute retransmettant les bruits de mastication de notre voisin·e de table — tout en créant une proximité extrême — de l’intérieur de sa bouche à notre oreille, de ses gestes à leur manifestation sonore. Il invente aussi de nouvelles constellations entre l’action et la contemplation, entre la performeuse et le public, entre l’écoute et la création sonore. (J’écris qu’« il invente », mais, évidemment, je ne peux dire qu’« il invente » qu’en référence à ce que j’ai déjà expérimenté en termes de « vie ».)

Le Festin est, au même titre que le sofa, la table de cuisine et ses chaises, la salle de classe, le tandem, un dispositif relationnel. Il lie des entrées sonores en direct — microphones binauraux placés dans les oreilles des performeur·euses — à des sorties sonores amplifiées — casques d’écoute pour les convives. Dans ceux-ci, un scénario sonore composé à partir de partage de victuailles, de mastications, de souffles, de sages buveries et de manipulations « vaissellières » en studio se mêle à la transmission des flux sonores des microphones binauraux. Le scénario sonore reprend les positions d’enregistrement de la situation de diffusion — les quatre côtés de la table — afin de conserver la dimension d’écoute collective associée à cette simultanéité des événements sonores. (Autrement dit, quand un verre se casse, il se casse en même temps et au même endroit pour tout le monde.) Le·la convive-écouteur·euse perçoit à la fois ce crescendo sonore très travaillé qu’est le scénario sonore et l’ensemble des sons se produisant autour de lui·elle lors du repas auquel lui·elle participe. L’utilisation des microphones binauraux donne à l’ensemble un caractère extrêmement réaliste qui engendre tout autant le doute quant à la véracité des sons transmis en direct que la foi par rapport aux sons préenregistrés. Ce cafouillis de réel et d’imaginaire génère un état d’attention singulier au sein duquel, je l’espère, la sensation de présence se retrouve intensifiée.

Mais Le Festin est aussi une fictionnalisation sonore in situ, une réinvention d’un lieu par le sonore. Il est un instrument performatif duquel chacun peut jouer à sa guise, sans pour autant que le désir d’occuper tout l’espace puisse être ressenti : la complexité du dispositif rend caduque — il me semble — toute envie strictement réactive ou bêtement interactive (du moins, à répétition). Ce sont les gestes sonores de l’ensemble des convives — qu’ils·elles soient performeur·euses ou qu’ils·elles soient écouteur·euses — qui créent la situation d’écoute à laquelle chacun·e participe et en ce sens, le repas prend souvent des allures chorégraphiques. Les séquences d’actions — sonores et visuelles — se lient entre elles par un rythme qui était encore à inventer au moment de l’arrivée à la table. Les gestes des un·es appellent les fracas des autres et la composition se fraie un chemin à travers cette grande charge sonore (je pense aussi ici au scénario, qui se mêle aux sons transmis en direct dans les casques). Les plats cuisinés par nos amis syriens sont appréciés à la fois pour leurs qualités gustatives et pour leur potentialité sonore : mâcher, mastiquer, sucer, gargariser, couper, lécher, avaler, aspirer, broyer. J’oserais avancer que, par ce maillage sonore complexe et collectif, se déploie une expérience relationnelle d’une grande proximité qui ne serait pourtant pas, cette fois-ci, celle de l’intimité. Cette expérience passe par autre chose que l’identitaire, le nommable, le disable. Il s’agit d’être dans la bouche de l’autre, d’être dans les oreilles de l’autre, dans les gestes de l’autre, au coeur de ce mélange de corps.

Par le travail vidéographique, j’ai cherché à restituer quelque chose de ce curieux échange de sons et de mouvements, de faire voir l’état de corps dans lequel nous nous trouvions. Il s’agit à la fois d’une documentation de l’expérience passée et d’une nouvelle proposition, dominée, cette fois-ci, par l’image. À partir des longues séquences où la caméra d’Étienne Roussy s’est posée avec finesse sur les moments de connivence entre convives et sur leur présence oscillante entre intérieur (l’extraction du monde créée par les casques) et extérieur (l’action performative), j’ai refait la chorégraphie des gestes performatifs des convives, en insistant — peut-être — sur leur enchevêtrement et leur nature éminemment collective. Il s’agit pour moi d’une autre manière de reproduire la singularité de cette proposition artistique; une manière que je reconnais fidèle, bien que tout autre.

 

 

 

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Remerciements

Toute ma reconnaissance va vers les personnes qui ont participé, de très près (performeur·euses) ou de plus loin (public), à cette expérience sonore-relationnelle-performative.

Lors de son actualisation dans le cadre de la programmation hors les murs de l’Oeil de poissonLe 

Festin réunissait avec grande joie les performeur·euses-microphones-mangeur·euses-serveur·euses Delphy Boudreau, Maroussia Faubert-Bravo, Delphine Hébert-Marcoux, Isabelle Kenny-Robichaud, Camille Labranche, Mathieu P. Lapierre et Antoine Paradis. Je remercie tout particulièrement Maroussia pour son accompagnement total durant l’ensemble du processus de création de ce projet et durant son actualisation sur la terrasse de Méduse (locaux de Recto-Verso), à Québec.

Dans sa manifestation de juin 2022, Le Festin a pu rallier les participations exceptionnelles de Delphy Boudreau, de Danielle Cormier, de Maroussia Faubert-Bravo, de Camille Labranche, de Mathieu P. Lapierre et d’Antoine Paradis, comme performeur·euses-microphones-mangeur·euses. L’extraordinaire performance culinaire syrienne est la création de l’équipe réunie par Rinas Melli et Kutaiba Hajirah. Des mercis plus que chaleureux volent vers Maroussia et Sébastien pour leur aide extraordinairement généreuse et enthousiaste.

Les images sensibles, voire même empathiques de la vidéo sont le fruit du travail raffiné et attentif d’Étienne Roussy, merveilleux directeur-photo.

Enfin, je remercie très chaleureusement Avatar pour son accueil en studio entre 2019 et 2020 et le Bureau de la création et de la recherche (UL) pour son aide financière essentielle.

Face aux déchets 2 - Architecture Comportementale

Le iCube utilisé dans la première performance de mine mine mine représente l’un des déchets les plus anciens produits par le collectif. Malgré le travail de Patrice Coulombe ayant produit un patch Max destiné à faire varier l’égalisation du son capté en direct à partir des mouvements de papier japonais manipulé par Magali Babin, à même la bouche d’Alexandre St-Onge, afin de produire dans la salle des effets psychoacoustiques proposant l'illusion d’un son tridimensionnel, ce patch max a été victime du malfonctionnement de l’interface iCube. Son inventeur, Axel Muller, est venu chez André Éric Létourneau pour le déboguer, mais la patente n’a jamais fonctionné. L’achat du système de capteurs Eobody n’a rien arrangé : nous ne savons même plus où il est. Volé ou perdu. On ne sait plus. Il y avait aussi le fœtoscope utilisé lors de la performance pour capter les mouvements de la jugulaire de Létourneau ainsi que tous les papiers utilisés et la bave de St-Onge. C’est avec sa bave qu’il a scrapé l’écouteur qu'il mettait dans sa bouche et qui servait de micro buccal.

FAUBERT, Julie (2024), « Contribution de Julie Faubert : Le festin », L'Extension, recherche&création, https://percees.uqam.ca/fr/le-vivarium/contribution-de-julie-faubert-le-festin

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