Notcimik, « Là d’où vient notre sang » : extrait d’une création de théâtre atikamekw

 

À l’été 2021, Véronique Basile Hébert a présenté une pièce de théâtre hybride qui combinait le théâtre documentaire et la création sur le sujet du territoire ancestral atikamekw, le Nitaskinan, et du contexte sociohistorique et politique actuel, et ce, dans une approche féminine et féministe. Quatre comédien·nes étaient sur scène (trois femmes atikamekw et un artiste wendat) ainsi que cinq vidéastes, (quatre atikamekw et un anishnabeg) accompagné·es à l’environnement sonore d’un musicien anishnabeg et d’une musicienne québécoise. Les joueurs de tambour traditionnel ont porté eux aussi le battement de cœur du territoire ancestral. L’extrait qui suit est le dernier acte de la pièce qui a été présentée au Festival international Présence autochtone de Montréal selon la volonté de l’autrice atikamekw de manifester, à la suite du décès de Joyce Echaquan, la présence atikamekw et autochtone à un public large, allochtone, autochtone, montréalais et diversifié. Les artistes autochtones ont ainsi saisi l’occasion de se rassembler pour souligner la résilience du peuple Atikamekw et célébrer les cultures des Premières Nations, surtout après la découverte des corps des enfants autochtones sur les sites d’anciens pensionnats indiens. Il·elles ont voulu rendre hommage, dans cet engagement artistique et social, à leurs Aîné·es, à leurs femmes, à leurs hommes, à leurs enfants, à leurs ancêtres, à leurs disparu·es, en portant leurs paroles, leurs noms, les rêves de nos nations. Le théâtre est un lieu de rencontre et de récit, et les ancien·nes utilisaient des protocoles empreints de théâtralité lors de leurs rencontres politiques et diplomatiques tels que l’usage de prières, du feu sacré, des calumets et des marques de respect en usage à l’époque. Les deux premiers actes de la pièce s’intitulent « Oka » et « La rivière Serpent ».

Fig. 1 Notcimik, « Là d’où vient notre sang », avec Véronique Basile Hébert, Jasmyne Basile Hébert, Karine Awashish, Karl Picard Sioui, Geneviève Antonius-Boileau et Emilio Wawatie. Festival international Présence autochtone, Place des Festivals, Montréal (Canada), 2021.

Voici le troisième acte :

 

Acte 3

La Grande Paix de Montréal

(Les quatre lecteur·trices se partageront le texte et liront à tour de rôle)

Narrateurice

Nord, Sud, Est, Ouest. Les quatre directions se sont réunies en un seul point dressé vers le zénith comme les parois de la pyramide se réunissent en son sommet adressé au ciel, au soleil, à la lune, aux étoiles. Les Peuples sont à l’image de la pyramide. Jaune, Noir, Rouge, Blanc assemblés à sa base et unissant leurs destins pour accomplir la prophétie qui unira les Amériques et toutes ses Nations. La rencontre de l’aigle et du condor. Prophétie des ancêtres qu’un jour tous les peuples des Amériques vont s’unir pour croître et s’élever ensemble dans une paix et un respect mutuel. La montagne de mon village est prête à l’accomplir et son feu est désormais ce flambeau dans la nuit. Tous les peuples sont appelés à se rencontrer comme ce fût le cas à Hochelaga, par le passé. (Projection des illustrations historiques de la Grande Paix de Montréal)

Narrateurice

En 1701, 1300 chefs et délégués de 39 nations autochtones ont voyagé vers le fleuve Saint-Laurent pour signer la Grande Paix de Montréal avec les Européens et mettre fin à des décennies de guerre.

(Les quatre narrateurices lisent un nom de nation à tour de rôle)

Narrateurice

Étaient présents :

Narrateurice

Les Hurons des Grands Lacs (Wyandots : Wendats)…

Narrateurice

représentés par le chef huron Kondiaronk, de la nation des Pétuns, et acteur d’importance de la Grande Paix de Montréal à qui l’on doit les paroles :

Narrateurice

« Le soleil a aujourd’hui dissipé les nuages pour faire paraître ce bel Arbre de paix, qui était déjà planté sur la montagne la plus élevée de la Terre ».

Narrateurice

Chef Kondiaronk est d’ailleurs décédé le 2 août 1701, lors des discussions et des ententes entre les différentes nations. Il est l’une des figures principales qui contribuèrent à la ratification de la Grande Paix de Montréal.

Fig. 2 Notcimik, « Là d’où vient notre sang », avec Geneviève Antonius-Boileau et Emilio Wawatie. Festival international Présence autochtone, Place des Festivals, Montréal (Canada), 2021.

Narrateurice

Étaient présents :

Les Outaouais du Sable représenté par Kinogé

Les Kiskakons

Les Outaouais Sinago

Les Nassauaketons

Les Ojibways du détroit du lac Huron et du lac Supérieur

Les Pouteouatamis

Les Sakis

Les Sioux Otchagras de l’ouest du Lac Michigan

Les Malominis ou Folles Avoines

Les Renards ou Outagamis

Les Mascoutens

Les Miamis de la rivière Saint-Joseph

Les Miamis Ouiatanons

Les Amikoués ou Castors de la rive nord du Lac Huron

Les Mississagués du nord du Lac Huron

Les Témiscamingues

Les Nepissingues

Les Algonquins

Les Cree du nord -ouest du Lac Supérieur

Les « Gens des Terres » du nord du Lac Supérieur

Les Illinois Kaskakias qui sont morts ou qui disparurent en chemin

Les Illinois Peorias

Les Illinois Tapouaroas

Les Illinois Maroas

Les Illinois Coiracoentanons

Les Illinois Moingwenas de la rivière Des Moines

La confédération Wabanaki, porte-parole des Pentagouets, des Pesmocodys, des Wolastoqiyik (Malécites), des Mi’kmaq

Les Iroquois de la Confédération des Cinq-Nations :

Les Mohawk,

Les Onéida,

Les Onondaga,

Les Cayugas

et les Senecas.

Narrateurice

Ils allumèrent de grands feux, firent retentir les tambours et dansèrent. Avant de parler, ils ont fumé le calumet et selon la coutume diplomatique recensée par les historiens (dont Gilles Havard, auteur du livre La Grande Paix de Montréal de 1701), ils ont offert trois ceintures de wampum :

Narrateurice

« La première pour essuyer les larmes et pleurer les morts.

Narrateurice

La seconde pour “déboucher la gorge”, afin de parler avec sincérité et pour “déboucher les oreilles” afin de s’ouvrir à la parole de l’Autre.

Narrateurice

La troisième pour essuyer la “natte teinte de sang” des maisons longues des clans du conseil endeuillées par les pertes de vie à la guerre ».

Fig. 3 Notcimik, « Là d’où vient notre sang », avec Geneviève Antonius-Boileau et Emilio Wawatie. Festival international Présence autochtone, Place des Festivals, Montréal (Canada), 2021.

Narrateurice

Par le passé, les Atikamekw Nehirowisewok ont été dévasté·es par les guerres et les épidémies. Il·elles ont survécu. En 2001, pour célébrer le 300e anniversaire de la Grande Paix de Montréal, une délégation de la communauté atikamekw de Manawan est venue à Montréal elle aussi. Elle est arrivée dans le port de Montréal dans un grand canot d’écorce de bouleau. D’après ce qu’il·elles m’ont dit, il·elles se seraient invité·es eux·elles-mêmes à l’événement.

(Projection photos d’archives)

Narrateurice

Car en 1701, un accord de paix avait été signé. Les Atikamekw Nehirowisowok attendent et espèrent encore et toujours cette Paix.

Narrateurice

Les Autochtones du Canada ont été envoyé·es dans les pensionnats pour y être « éduqué·es » de force. Il·elles y ont subi des sévices de toutes sortes. Plusieurs ne sont jamais rentré·es à la maison.

Narrateurice

En 2021, des corps de centaines d’enfants autochtones ont été retrouvés dans des fosses communes ou anonymes, sans aucune identification. La Commission de Vérité et de Réconciliation du Canada sur les pensionnats autochtones avait déjà mentionné la disparition de milliers d’enfants dans les pensionnats.

(Images d’archives projetées)

Narrateurice

En septembre 2020, une femme atikamekw est décédée dans un hôpital sous les insultes racistes du personnel soignant. Son nom est Joyce Echaquan. Quelque temps avant son décès, une voyante avait prédit à Joyce que son nom serait connu dans le monde entier. Joyce a demandé si c’est parce qu’elle allait devenir une chanteuse… Il y a maintenant le Principe de Joyce qui « vise à garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé, ainsi que le droit de jouir du meilleur état possible de santé physique, mentale, émotionnelle et spirituelle ». (Projection du texte du Principe de Joyce et projection d’images des marches et manifestations) Mais il n’y a pas que les femmes autochtones qui souffrent au Québec.

Narrateurice

En 2021, nous assistons à une vague de féminicides. Des meurtres de femmes par leur conjoint ou un proche parce qu’elles sont des femmes. En ce soir du mois d’août, le compte est de quatorze féminicides dans la province de Québec. Ça vous rappelle rien ça les gars? Quatorze femmes de l’École Polytechnique assassinées en 1989. Quatorze féminicides au Québec en 2021. Quatorze femmes comme Quatorze lunes. J’venais juste d’avoir mes premières menstruations. Oui, j’ai ressenti quelque chose, Chef. L’Histoire tend à se répéter…

Narrateurice

Après des années sans vouloir le faire, le Canada a finalement ratifié la Déclaration des Nations Unies sur les Peuples Autochtones. « Adoptée en 2007 par le Conseil général de l’ONU, constitué alors de 143 pays signataires, la Déclaration contient 46 articles qui affirment les droits des peuples autochtones à la langue, à la culture, à l’autodétermination et aux terres traditionnelles. La Déclaration donne ainsi un cadre aux pays qui l’ont adoptée afin d'établir des normes minimales pour la survie et le bien-être des peuples autochtones ».

Narrateurice

Le 8 septembre 2014, les Atikamekw Nehirowisew ont présenté leur Déclaration de Souveraineté dont voici des extraits :

« Nous les Atikamekw Nehirowisew, sommes une nation à part entière… Nous maintenons notre souveraineté sur Nitaskinan, territoire ancestral légué par nos ancêtres depuis des temps immémoriaux. Nitaskinan est notre patrimoine et notre héritage des plus sacrés. Notre Créateur a voulu que nous puissions vivre en harmonie avec Nikawinan Aski, notre Terre Mère, en nous accordant le droit de l’occuper et le devoir de la protéger. Nitaskinan a façonné notre mode de vie et notre langue; c’est ce qui nous distingue des autres Nations… La transmission de notre culture, de nos valeurs et de nos connaissances fondamentales se poursuit depuis la nuit des temps par le biais de notre tradition orale… Ce sont des richesses que nous voulons léguer à nos futures générations… Atikamekw Nehirowisew a su entretenir des relations harmonieuses avec les Nations voisines… La protection du Nitaskinan, la défense de son mode de vie et de ses aspirations animeront en tout temps les actions d’Atikamekw Nehirowisew… Nous ne sommes pas Canadiens, nous ne sommes pas Québécois, nous sommes Atikamekw Nehirowisew et nous appartenons à Nitaskinan… »

Fig. 4 Notcimik, « Là d’où vient notre sang », avec Véronique Basile Hébert, Jasmyne Basile Hébert, Karine Awashish, Karl Picard Sioui, Geneviève Antonius-Boileau et Emilio Wawatie. Festival international Présence autochtone, Place des Festivals, Montréal (Canada), 2021.

Narrateurice

César Newashish est le nom d’un grand constructeur de canot d’écorce de la réserve Atikamekw de Manawan. Il utilisait les méthodes ancestrales pour la construction de ses canots, ce qui lui a valu une reconnaissance internationale. Il nous a transmis plusieurs récits importants. Voici quelques-unes de ses paroles :

Narrateurice

« Le Nehirowisiw (l’indien) chassait beaucoup de septembre à novembre... En septembre, il chassait l’ours (masko), pour préparer la viande (wias). Avant la venue des fusils, déjà les outils étaient différents de ceux qu’on utilisait dans ce temps-là. Par exemple, la hache (ositaskw), il y avait celle que vendaient les Iroquois (Natawew)…

J’ai raconté l’histoire des chasseurs, de leurs méthodes de chasse, de leurs outils, de leur alimentation. Pas de bannique (pakwacikan), pas de sel (ciwotakan), pas de thé (nibicwapo), on dit qu’ils buvaient seulement du bouillon. Ils préparaient leur nourriture en la faisant bouillir dans des asini askikw (poterie). Ils ont fait beaucoup de choses, ce serait long de tout raconter. Il n’y avait pas seulement la chasse, il y avait leur intelligence, la fabrication des pointes de flèches qu’ils trouvaient près des rives de l’océan. C’est là qu’ils s’en allaient les chercher (peut-être en avion, dit César en riant). On dit que les anciens avaient le pouvoir de voler au-dessus des arbres. Ils ont pu développer cette capacité ou ce pouvoir que les anciens avaient de voyager ainsi; pour la chasse aussi, c’était ainsi, selon leur volonté ou à leur guise. Même en chassant le canard ou le huard, les anciens tiraient leurs flèches en l’air et pouvaient atteindre leurs cibles, même si leurs cibles étaient au fond du lac. Ils ont pu avoir toutes ces capacités, même les enfants pouvaient avoir ce pouvoir. C’était avant la venue du Ka Kiskinohomaketc (missionnaire). Les anciens ne connaissaient pas les prêtres et les Blancs, ils ne les avaient jamais vus avant. Au sujet de Wemotaci, Dans le temps du commerce avec la Compagnie de la Baie d’Hudson qui avait son magasin à Wemotaci, avant la construction du réseau du chemin de fer, sur le site près de la montagne à pic, près du pont de la rivière Manawan, à Wemotaci, c’est là que nous sommes restés. On dit que Kitci atawe iriniw (littéralement : vendeur principal), la Compagnie de la Baie d’Hudson, avait installé un genre d’observatoire (wemawpikamikoriw) sur la montagne à pic. Au printemps (miroskamin), après la chasse, la Compagnie s’installait sur la montagne et pouvait voir dans toutes les directions l’arrivée éventuelle des Nehirowisiwok, que ce soit du côté aval de la rivière Tapiskwan (Saint-Maurice) près de Wemotaci, ou de l’autre côté vers l’amont, ou par la rivière La Ruban provenant de Casey et par la rivière Manawan. On avait une bonne vue de l’arrivée éventuelle des chasseurs. Et le terme Wemawpikamikw a engendré le mot Wemotaci « là où il y a des choses de nous, des outils des anciens ».

(Extraits d’un entretien avec César Newashish (1902-1994) réalisé à Manawan, le 2 juin 1981, par Albert Dubé. Recherches amérindiennes au Québec, xliv, no 1, 2014.)

Narrateurice

Le 7 avril 1994, de son lit d’hôpital, César Newashish, 91 ans alors et doyen des Atikamekw, livra une de ses plus importantes déclarations destinées aux gouvernements fédéral et provincial, lors de la négociation territoriale :

Narrateurice

Witamowikok aka wiskat eki otci pakitinamokw Kitaskino,

nama wiskat ki otci atawanano,

nama wiskat ki otci meckotonenano,

nama kaie wiskat ki otci pitoc irakonenano Kitaskino.

Narrateurice

Dites-leur que nous n’avons jamais cédé notre territoire,

que nous ne l’avons jamais vendu,

que nous ne l’avons jamais échangé,

de même que nous n’avons jamais statué

autrement en ce qui concerne notre territoire.

Gilles Ottawa, alors membre de l’équipe de négociations atikamekw nouvellement formée, venait de l’informer que les négociations territoriales avaient redémarré avec les deux gouvernements. Auparavant, César Newashish avait contribué dans une cause de « Droits ancestraux » qu’un chasseur atikamekw de Manawan devait présenter devant un tribunal provincial. Son gendre, Sylvio Petiquay, fut témoin de cette déclaration. (Extrait du site du Conseil de Bande de Manawan : www.manawan.org)

 

Épilogue

Narrateurice

Nous sommes réuni·es ici pour célébrer notre résilience. (Quelques mots de clôture à ajouter peut-être) Sept pierres représentent les sept grands enseignements des Premières Nations. Humilité-Honnêteté-Respect-Courage-Sagesse-Vérité-Amour… Ces pierres, nous les appelons Mocom, (Grand-Pères). Ce sont nos invitées d’honneur pour célébrer ce soir l’espoir d’un jour nouveau. Alors que la voix des tambours résonne dans le cœur du territoire, « Là d’où vient notre sang ».

 

Fin

Fig. 5 Notcimik, « Là d’où vient notre sang », avec Véronique Basile Hébert, Jasmyne Basile Hébert, Karine Awashish, Karl Picard Sioui, Geneviève Antonius-Boileau et Emilio Wawatie. Festival international Présence autochtone, Place des Festivals, Montréal (Canada), 2021.

Artistes en scène :
Véronique Basile Hébert, Jasmyne Basile Hébert, Karine Awashish et Karl Picard Sioui

Tambour traditionnel :
Northern Voice de la communauté Atikamekw d’Opitciwan.

Vjing :
Kayan Awashish, Johnny Boivin, Brian Coocoo, Alex Hébert et Craig Commanda, sous la direction de Michel Poulin.

Guitare électrique :
Emilio Wawatie

Environnement sonore :
Geneviève Antonius-Boileau

 

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Couverture : Notcimik, « Là d’où vient notre sang », avec Geneviève Antonius-Boileau et Emilio Wawatie. Festival international Présence autochtone, Place des Festivals, Montréal (Canada), 2021.

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